Do you remember ? No, I don’t

15 octobre 2009 § 1 commentaire

La nouvelle création de François Verret et de la Compagnie F V présentée en ce moment au Théâtre de la Ville oscille entre danse, musique et textes, à partir de lectures de Paysages avec argonautes d’Heiner Müller et de Hiroshima est partout de Günther Anders. Echappant aux codes de classification des spectacles, le fondateur des Laboratoires d’Aubervilliers livre une performance engagée mais nostalgique, violente mais désabusée. Waouh quelle claque !

Do you remember ? No, I don’t. La forme question/réponse scande le spectacle d’un bout à l’autre. Se souvenir de quoi ? Des guerres, des morts, des blessés, des massacres, et surtout, des « laisser-faires ». De la déréalisation de l’horreur. Qui aujourd’hui (mettons, en France) se sent concerné par les atrocités qui surviennent de l’autre côté du globe ? Allez, soyons honnêtes, personne. C’est tellement loin… Alors la mémoire, sur la scène, c’est celle de la musique d’abord, des corps ensuite. Ou l’inverse. Ou les deux en même temps.

Un piano à queue difficilement poussé sur un sol de charbon noir, bientôt enlevé par deux mystérieux encagoulés, un balancier métallique qui se transforme en balançoire avant d’être guillotine symbolique, des jeux d’ombres et de lumière… C’est un véritable « poème scénographique« , selon les termes de Jean-Marc Adolphe. Le modèle question/réponse structure l’ensemble : la chorégraphie ou mise en scène (selon l’angle de vue) fait s’alterner les moments d’explosion violentes et les moments d’accalmie irréelle. Une blessée contorsionniste emmêlée dans des draps funéraires de plastique, un chant a cappella ; une tornade au ventilateur, quelques notes au piano ; une danse possédée sur fond d’images d’archives inquiétantes, un intermède comique ; les hurlements de Nine Inch Nails (scène particulièrement jouissive soulignée par un éclairage de boîte de nuit), un rire machiavélique, une avancée fantômatique… On n’a pas le temps de s’ennuyer.

Et, de part en part, des lambeaux d’images, des lambeaux de phrases. « Les traces de l’anéantissement sont effacées ; par conséquent le souvenir des anéantis est anéanti aussi. […] Le temps de l’anéantissement est effacé, don le souvenir des anéantisseurs aussi […] donc aussi la résistance aux anéantisseurs de demain. Donc les survivants sont à nouveau prêts […] à participer aux nouvelles extinctions, ou du moins à laisser faire. » La voix qui prononce les mots de Günther Anders, c’est celle de la pianiste, celle de la douceur, celle des intermèdes harmonieux. Alors que l’harmonie est synonyme de réponse après l’attente, de soulagement après l’anxiété : « les grands compositeurs entremêlent très souvent les accords de dissonance pour exciter et pour inquiéter l’auditeur qui, anxieux du dénouement, éprouve d’autant plus de joie lorsque tout rentre dans l’ordre » (Leibniz), ici elle est synonyme de passivité, de « laisser-faire ». Une même voix profère deux discours opposés : le soulagement de la musique est déconstruit par les paroles de la musicienne (Séverine Chavrier). De même les corps semblent trouver un équilibre aussitôt sapé par un élément extérieur : un ventilateur, une lumière, un son, une vision… Le danseur Jean-Baptiste André offre des visions de grâce apaisantes mais courtes. La contorsionniste (Angela Laurier) est extrêmement impressionnante : elle reste immobile pendant de longues minutes dans une position invraisemblable, on a l’impression qu’elle va tomber, mais non, elle tient, comme sur un fil invisible. Elle revient plus tard engoncée dans une robe tuyau en métal, coiffée d’une perruque blonde et présente à la caméra installée en avant-scène et au présentateur (l’acteur Ahmed Meguini) un haut personnnage politico-médiatique d’un ton mièvre et faussement humaniste, crête et talons aiguilles argentés revenus de Nine Inch Nails avec peine (le danseur Sean Patrick Mombruno, dont le beau corps noir est un spectacle à lui tout seul). Cette scène comique dégouline de malaise : ses émotions frelatées ne sont-elles pas (parfois) les nôtres ? Dénonciation, annonciation… François Verret devient l’escargot de Daniel Arasse (On n’y voit rien, Gallimard) : il a les yeux décollés de la tête, il voit le plateau de l’extérieur ; il fait aussi le lien entre les textes allemands et nous, il joue le passeur ; mais il reste dans le tableau, comme nous.

« Le paysage pourrait être une étoile éteinte sur laquelle une équipe de secours d’un autre temps ou d’un autre espace entendrait une voix et découvrirait un mort. Comme dans tout paysage, le « je », dans cette partie du texte, est collectif. » La didascalie d’Heiner Müller mise en exergue peut être une bonne clé d’interprétation du spectacle. On a bien le sentiment d’une oeuvre collective où les voix des danseurs, acteurs & musiciens se répondent sans cesse et éveillent de multiples niveaux de sens. Mais si la question est posée, la réponse n’est pas donnée…

Les derniers mots sont chantés par Dorothée Munyaneza : « No, I don’t » dit-elle en faisant tournoyer ses jupes, No I don’t, No I don’t, No I don’t… Heiner Müller de conclure : « l’unique chose qu’une oeuvre d’art puisse accomplir c’est d’éveiller la nostalgie d’un autre état du monde. Et cette nostalgie est révolutionnaire. »

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