Sho-bo-gen-zo

27 janvier 2010 § Poster un commentaire

Après les très réussis Corbeaux et Petit Psaume du matin, Josef Nadj revient à Paris avec un spectacle à l’imaginaire japonais, la danseuse Cécile Loyer et deux grands improvisateurs, Joëlle Léandre à la contrebasse et Akosh Szelevényi au saxophone et percussions, au Théâtre de la Bastille.

Page de garde de l’édition Honzan (1811) du Shōbōgenzō

Six tableaux visuels et sonores se succèdent à l’intérieur d’un cadre. Masques, kimono, calligraphie : l’univers du théâtre japonais, nô ou kabuki, crève d’emblée les yeux. « Le Shôbôgenzô (« La Vraie Loi, Trésor de l’œil ») est l’œuvre majeure de maître Dôgen qui, au XIIIe siècle, fut l’introducteur au Japon de l’école sôtô du bouddhisme zen. Premier ouvrage savant rédigé en japonais, c’est une compilation relativement hétérogène, qui rassemble des écrits poétiques, philosophiques, et des règles pour la vie monastique. La notion de « Genjô kôan » ou « réalisation du kôan comme présence », qui donne son titre au premier chapitre, revient de manière récurrente dans l’ensemble du recueil. » Le texte de présentation nous apprend que si la première scène, qui est en fait la recréation visuelle d’un kôan, c’est-à-dire d’un « court dialogue entre maître et disciple, une histoire « éclairante », d’apparence paradoxale, qui, en résistant à l’analyse, doit permettre d’appréhender le monde tel qu’il est, et non comme notre pensée rationnelle le conçoit, et constitue l’une des pratiques principales du zen », se veut une exagération du style japonais, alors que les cinq autres évitent tout « japonisme » caricatural. Effectivement, le premier tableau, introduit par les hurlements de la contrebasse et du saxophone, voit le dos de Cécile Loyer, masquée, se plier avec une souplesse démesurée devant un Nadj en noir, masqué lui aussi, évoquant un monstre ou une chimère orientale, tous les gestes sont marqués par un temps de pause, les mouvements apparaissent saccadés, mécanisés – un motif repris dans tout le spectacle mais qui ne sera plus associé aux masques et costumes. Ensuite, tout change : les danseurs reviennent tête nue, de noir vêtus, des accessoires apparaissent (enveloppes, lettres, chaises, paille, pâte à modeler…) pour être aussitôt détournés de leur fonction première (respectivement denrée, papillon, bouteille, terre, cheval puis figure).

Tout devient mouvement : la musique oscille entre folie et douceur, Nadj et Loyer passent sans cesse de l’accumulation gestuelle à la plus grande parcimonie ; des couples homme/femme se dessinent lentement : Nadj et Akosh se tiennent plutôt en retrait, quand Léandre et Loyer sont plus expansives – la danseuse vient notamment bien plus au-devant de la scène que son partenaire. Au fil des six kôan, des vagues thématiques se dessinent : détournement brut, chiasme musique/danse, homme/femme, modelage et dessin calligraphique comme écho aux tableaux visuels, …

Mais pourquoi faut-il toujours avec Nadj passer par une explication théorique pour avoir accès à l’oeuvre sensible ? Si l’on assiste au spectacle sans avoir au préalable la moindre idée de ce qu’il sera, on ne peut s’empêcher de constater qu’il est plus difficile d’accès. Et là où la musique pourrait jouer le rôle d’intermédiaire entre la scène et la salle, elle est cantonnée à un acompagnement discret et décevant, surtout quand on connaît les performances dont les deux improvisateurs de génie sont capables ! Le spectacle ne sort guère du cadre qu’il s’est donné, et même s’il joue avec (en le mettant astucieusement en abyme), Joëlle Léandre reste à gauche, Akosh à droite, et les deux autres au milieu. Et nous assis, inchangés.

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