Introspection de Peter Handke

19 octobre 2011 § Poster un commentaire

Introspection, ou plus précisément « auto-accusation » (Selbstbezichtigung), est une pièce de Peter Handke, publiée dans le recueil des pièces parlées Outrage au public, dans laquelle un Je prend la parole pour faire un bilan de sa vie. Dans la didascalie, Handke suggère de faire jouer ce texte par deux voix, un homme et une femme. Au Théâtre de la Bastille, Gwénaël Morin développe la proposition, et place sur scène quatre femmes et quatre hommes en un dispositif choral. Si l’on avait tant aimé son Théâtre permanent, cette Introspection laisse franchement sur sa faim.

« Je suis venu au monde. J’ai été conçu. Engendré. Mes os se sont sont formés. Je suis né. Consigné au registre des naissances. J’ai grandi. J’ai commencé à gigoter. J’ai bougé certaines parties de mon corps. J’ai barboté sur place. Je me suis laissé manipuler. Je me suis déplacé de là à là. On m’a forcé à bouger. Je me suis mis à marcher. J’ai remué les lèvres. J’ai découvert que j’existais. »

Écrites dans les années 1960, les pièces parlées de Peter Handke cassent l’illusion réaliste de manière brutale en s’adressant directement au public. Les huit acteurs de Gwénaël Morin  sont en ligne face aux spectateurs et les regardent dans les yeux. Derrière eux, comme c’était le cas dans les pièces du Théâtre permanent, Introspection Selbstbezichtigung est écrit en gros juste au-dessus du texte de la pièce, photocopié et punaisé sur le mur. De loin, on voit que quelques passages ont été coupés. Pas de doute, c’est du Morin : pas de décor, pas de costumes mais les vêtements du jour, pas de coulisses. Les acteurs attendent sur les côtés de la scène que le silence se fasse naturellement pour commencer. Mais la jubilation qui animait le Théâtre permanent, et qui se mariait parfaitement avec l’aspect sommaire de l’entreprise, a disparu pour laisser place à une profération frontale, qui à elle seule ne suffit pas à porter la pièce.

Passages de voix, contrastes hommes/femmes, singulier/pluriel, différences de volume, jeux sur les mots… La machine est excellemment huilée et l’énonciation sans faute. Les mots sont parfois criés, jetés au visage, comme pour souligner les contraintes et les marques de pouvoir extérieures qui façonnent l’homme. « Je suis devenu… par obligation. […] Je suis marqué par tous les règlements. […] Est-ce que j’ai transgressé toutes les lois, toutes les règles, directives, projets, idées, postulats, principes, étiquettes, statuts généraux et formules du monde entier ? » Jouée ainsi, la pièce donne l’impression d’appeler à la révolte.

Or, elle est loin d’être univoque. Non seulement elle se termine par une catastrophe, mais encore elle glisse entre deux phrases : « J’ai confondu liberté et licence. » Le texte va plus loin : peut-être ne s’agit-il pas de résister frontalement aux lois pour retrouver son moi d’avant, peut-être est-il plus question de comprendre pourquoi ces lois afin de discerner lesquelles sont nécessaires et lesquelles sont oppressives. La mise en scène de Gwénaël Morin place sur le même plan des transgressions aussi éloignées que : « Je n’ai pas payé de ma personne » et « J’ai utilisé les toilettes pendant que le train était en gare. » Au-delà de l’effet comique que le rapprochement provoque, il gomme la hiérarchie qui peut apparaître entre les constats de transgression. Il lisse les reliefs d’un texte qui fait bien plus que dresser la liste des forces contraignantes qui régissent la vie d’un homme : il les donne à entendre et à penser.

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