Clôture de l’amour de Pascal Rambert

1 novembre 2011 § 2 Commentaires

Un homme et une femme se séparent. Il parle d’abord, elle ensuite. Deux monologues, deux heures. Au milieu, une chorale d’enfants chante Bashung.

Audrey Bonnet et Stanislas Nordey sont la matière vivante d’un texte qui a été écrit pour eux : deux comédiens, « Audrey » et « Stan » se séparent dans une salle de répétition blanche et nue. Le face à face dure deux heures, et même si l’un des deux demeure toujours silencieux, le combat fait rage. Que dire de Clôture de l’amour ? Que les acteurs sont extraordinaires ? Que c’est une catharsis puissance 10 000 ? Qu’on pleure comme jamais ? Que c’est – bouleversant, – incroyable, – poétique, – violent, – admirable (biffer la mention inutile) ? Une accumulation d’adjectifs est-elle appropriée pour qualifier une pièce qui ausculte le langage avec une telle finesse ? Retour à la case départ, dans le fauteuil du spectateur.

Audrey Bonnet © Christophe Raynaud de Lage

Clôture de l’amour de Pascal Rambert est un spectacle qui crée des attentes pour les remplir majestueusement. Par exemple, comment la passation de la parole va-t-elle s’effectuer ? Audrey va-t-elle interrompre Stan ? Non, elle a déjà essayé, c’est impossible. En outre, ce serait bien trop réaliste, alors que tout le propos est de poétiser une scène a priori courante. C’est un chœur d’enfants, venu répéter sa chanson (« Happe » de Bashung), qui permet aux deux acteurs d’échanger leurs rôles : la spectatrice/auditrice devient actrice et vice versa. Audrey passe en fond de scène à jardin (à gauche vu de la salle), Stan en avant scène à cour. Cette interrogation comblée, une nouvelle surgit aussitôt : Audrey va-t-elle lui répondre ou le quitter à son tour dans un rapport de symétrie exact ? Elle lui répond. Point par point. Et le texte se retourne comme une crêpe : comment peux-tu dire ça ? Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Métaphore de merde ! Mais on est où, là ?! Tout d’un coup, le discours auquel on avait (plus ou moins) adhéré est mis à distance avec violence, et l’on se retrouve coupable d’avoir adhéré à ce qui apparaît dorénavant comme des inepties. Le doigt et le regard d’Audrey sont autant de « J’accuse ! » des temps modernes — J’accuse quoi ? Les mots, pardi !

Les mots, les mots vengeurs, les mots qui trahissent, les mots qui entaillent, qui enferment, qui blessent, les mots qui changent votre vie, les mots qui doivent être dits, ceux qui auraient pu être prononcés, ceux qui auraient du l’être… Audrey et Stan sont en route pour une répétition, le décor est la réplique exacte d’une des salles de Gennevilliers, elle porte un sac à main, il marche devant, et soudain, se retourne, l’arrête, pour lui dire : les mots. De ceux qui ne pouvaient pas attendre. Et quels mots ! Pascal Rambert mêle le poétique et le vulgaire, la beauté et la laideur, la noblesse et la petitesse. Comme si toute la parole dont on avait besoin dans un moment généralement silencieux tenait dans ces quelques pages qui durent deux heures. Non, parce qu’en vrai, pendant une rupture, on bafouille, on pleure, on finit pas ses phrases, on s’en va. Là, la réception est vivante : Audrey comme Stan accusent les coups portés par le langage avec le visage et le corps, mais jamais la parole ne faiblit. Comme si celle-ci était la dernière chose à vivre — la dernière chose vivante ! — aussi douloureuse soit-elle. « J’espère que tu as une vie intérieure », conclut Audrey.

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