Au moins j’aurai laissé un beau cadavre

17 décembre 2011 § 1 commentaire

Ou splendeur et misère de l’adaptation des classiques.

Après avoir traversé tout Paris pour arriver au Trocadéro en nage, vous descendez les interminables marches du Palais de Chaillot au milieu d’une foule impressionnante. La Tour Eiffel illuminée se dresse derrière la baie vitrée du restaurant, éternelle et indifférente. Une foule se presse par le goulot des portes de l’immense salle du théâtre (1200 places), qui est déjà à moitié pleine. Toute éclairée, la scène est recouverte d’un gazon vert (une bâche ?). Devant, un tombeau. Au loin une passerelle. Sous la passerelle, des tréteaux et des machines à café. Et au milieu de tout ça, un acteur, qui s’époumone dans l’espoir de faire descendre le plus de spectateurs possible derrière lui, sur la scène. Certains répondent à l’appel, et progressivement c’est peut-être une centaine de personnes qui se presse sur le plateau. Déguisés, amusés, excités, perplexes ou bavards, les spectateurs reprennent en chœur les cris et les chants du comédien. Beaucoup d’autres ne viennent pas, car après tout, écouter et regarder, n’est-ce pas déjà un travail ? Le comédien, lui, continue à hurler ses invitations. Bientôt, il sera interrompu par une annonce tragique et tout aussi hurlée : on va raconter l’histoire d’Hamlet, dont le père est mort assassiné par son frère. Vont-ils s’arrêter de crier ? Non.

Pendant deux heures et demi, une troupe de théâtre hurle un Hamlet en lambeaux. C’est Hamlet mais ce n’est pas Hamlet. C’est Vincent Macaigne. Gamin irresponsable, père indigne, oncle aimable et mère inattaquable. Ou l’inverse. Du sang, des larmes, des corps, de la boue, de l’eau, des cotillons, des morts et des vivants. Vous avez mal pour les acteurs. Vous en avez marre de les entendre crier. Mais vous aimez bien l’absence de micros — ça change. Vous trouvez rigolotes toutes les trouvailles scénographiques : par exemple, le tombeau est une piscine. Ça, c’est une idée que vous auriez aimé avoir. Mais vous avez la désagréable impression d’une accumulation gratuite d’effets plus ou moins ragoûtants — et moins c’est ragoûtant, mieux c’est. Quand même, l’aquarium de la fin où se retrouve une jungle de jambes et de bras vous plaît. Vous geignez devant un viol et vous riez devant un homme déguisé en banane. Vous soupirez en lisant : « Il n’y aura pas de miracles ici » au-dessus de la scène, au passage vous vous demandez combien coûte la scénographie, et puis vous avez un peu mal à la tête aussi. Vous retenez votre souffle devant le château gonflable, même si vous saviez déjà depuis longtemps qu’il y aurait un château gonflable. Vous préférez la fin, parce que vous trouvez que toute cette mascarade dissimule un vide ; or, à la fin, vous avez l’impression que ce vide se remplit, qu’on descend dans des enfers un minimum métaphysiques, et que ça fait du bien. Vous trouvez que les acteurs sont extraordinaires. Ou nuls. Ou les deux à la fois. Vous ne savez pas non plus si la surenchère d’effets visuels/odorants/sonores vous fascine ou vous fatigue. Ou les deux à la fois. Peut-être qu’il n’y a pas à savoir. Peut-être que la folie est indissociable de la lassitude. Peut-être que ce spectacle est en même temps haïssable et génial. Peut-être que vous saurez plus tard. Ou pas.

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