Onzième de François Tanguy

17 décembre 2011 § Poster un commentaire

© Didier Grappe

Le Théâtre de Gennevilliers accueille un second spectacle remarquable : après Clôture de l’amour de Pascal Rambert, François Tanguy et le Théâtre du radeau y ont élu domicile avec Onzième, une expérience sensorielle et visuelle comme seul le Radeau sait les créer.

Référence au onzième des seize quatuors de Beethoven, Onzième est comme toujours chez Tanguy baigné de musique classique. Cependant, à la différence de spectacles précédents, elle ne recouvre pas la parole des acteurs, les textes sont tout à fait audibles et compréhensibles. Dostoïevski, Artaud, Kafka, Shakespeare, Strindberg… la compagnie pioche ça et là des situations présentées hors contexte et qui, du coup, revêtent un caractère d’étrangeté, de bizarrerie ou d’humour inattendu. Au Radeau, on glisse d’une scène à l’autre sans cohérence logique, à l’aide d’un pot de fleurs, d’une image ou d’une planche tendue entre deux tables. La scénographie est tout aussi mouvante que la narration : panneaux, chaises, tapis et objets divers ne cessent de changer de place et de fonction. Les comédiens ressemblent parfois à des équilibristes — sans qu’il y ait d’acrobatie aucune — jetés au milieu d’un paysage qui s’adapte à leurs gestes autant qu’eux s’adaptent à ses contraintes. La juxtaposition d’effets et d’histoires inachevées construit une syntaxe onirique à laquelle il faut céder, sous peine d’ennui mortel. Se laisser faire, voilà tout ce qui est demandé. Et, au détour d’un chemin, on rencontre des personnages connus, inconnus, drolatiques, sublimes ou ridicules. Ou les deux à la fois. L’alliance du sublime et du grotesque : voilà ce que Tanguy emprunte avec succès à Dostoïevski. Le mélange est un véritable enchantement.

La première fois que j’ai vu un Tanguy, je n’ai rien compris et j’ai détesté. C’était Ricercar à l’Odéon et « on m’avait pas prévenue ». Les gens sourient quand on dit ça, mais ça soulève de vraies questions : faut-il prévenir les néophytes qu’il n’y a pas de bouée narrative à laquelle s’accrocher ? que se laisser faire est la seule manière d’entrer dans le spectacle ? qu’on s’ennuie et que c’est pas grave ? Qui envoyer voir Tanguy ? Faut-il faire une semaine de méditation pour ouvrir ses chakras avant d’aller au théâtre ? Devant Ricercar, j’étais comme une poule devant un couteau. Qu’est-ce que je me suis ennuyée ! Je ne comprenais pas du tout pourquoi on n’entendait pas le texte, et ce que foutaient ces gens sur la scène à « faire joli ». Le théâtre d’images, très peu pour moi. Les intellectuels, qu’ils restent entre eux. C’est terrible de penser ça, parce que ça érige un mur entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Or, aujourd’hui, après plusieurs années, je dirais déjà que l’ennui n’est pas un problème : c’est-à-dire que s’ennuyer, au théâtre, ou dans la vie, ce n’est ni grave ni rédhibitoire. Et, ensuite, que le théâtre du Radeau est un théâtre sensible, mais d’une sensation que l’on ne peut éprouver qu’après un passage par la tête. Comme si les images atterrissaient sur les yeux, dans le cerveau, puis enfin, pour ceux qui ont fait leur semaine de méditation, dans les tripes.

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