Déjà là

25 janvier 2012 § Poster un commentaire

La petite salle du Théâtre de la Colline accueille la metteuse en scène Aurélia Guillet avec Déjà là, écrit par Arnaud Michniak, un spectacle qui exprime un malaise social et politique diffus et indicible : une sensation d’irréalité, de non appartenance au monde alors même que la conscience d’en être un rouage est aiguë. Il explore cet état et rappelle que la révélation n’aura pas lieu puisqu’elle est déjà là, en nous et que là est paradoxalement toute la difficulté : faire avec qui nous sommes.

Hakim Romatif © Elisabeth Carecchio

Lors d’une soirée, quatre amis se déchirent puis se retrouvent à propos de leur perception du monde. Impuissants à communiquer vraiment, ils expriment chacun un point de vue différent sur un même état du monde : une sensation d’irréalité, une impuissance à commencer et/ou à finir, une dématérialisation générale des problèmes (chômage, sida) qui fait qu’on ne sait pas par quel bout les prendre, une incertitude sur le statut des actions — ne sont-elles finalement que fictions ? — qui renvoie au storytelling médiatique permanent… Si le sujet est clairement politique, jamais des conflits ni des questions précises ne sont citées. La pièce est traversée par une perception diffuse du monde, car l’objet n’est pas d’en rendre compte d’une manière objective mais de la faire sentir de façon totalement subjective. Parmi les quatre personnages, l’un réagit en s’opposant, l’autre par le cynisme, une troisième par la tristesse, une quatrième enfin par le silence.

Désillusion générationnelle et incertitude quant au futur ne se résolvent plus par des révolutions, tel est le propos du spectacle. Ce n’est pas à l’extérieur que nous devons chercher une révélation, mais à l’intérieur, en nous, par de petites actions, en tâtonnant — mieux, en acceptant de tâtonner. Le grand soir, c’est terminé. Noire, cette vision l’est peut-être, mais elle est avant tout humaine, avec tout ce que cela comporte d’imperfection. Déjà là donne à penser pour longtemps, même si l’on regrette parfois que l’humour, et donc la distance, ne soit pas davantage présentes dans l’écriture.

Judith Morisseau © Elisabeth Carecchio

Ces êtres sociaux mais déphasés font naturellement écho à ceux de Lupa (voir article ci-dessous), a contrario en marge, mais dont les trajectoires constituent un même miroir pour la salle. Si le malaise exprimé dans les deux cas est tout à fait différent, et si les personnages sont antagonistes — les premiers habitent la société quand les seconds en sont exclus — ils reflètent également un état un monde, aussi bien extérieur qu’intérieur, que le spectateur est lui aussi amené à sentir. C’est cette syntaxe de la sensation qui fait toute la qualité de la démarche d’Aurélia Guillet. Mouvement et rupture régissent le spectacle de manière à ce que son objet, qui est à la fois concret et abstrait, puisse être éprouvé, sur la scène comme dans la salle.

* * *

N.B. : Cet article, et dorénavant ce blog tout entier, respectent la règle de grammaire de proximité en soutien à cette pétition. Où l’on apprend que la règle « le masculin l’emporte sur le féminin » ne date que du XVIIIè siècle et fut alors justifiée par une supériorité naturelle de celui-là sur celle-ci.

Publicités

Tagué :, ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Qu’est-ce que ceci ?

Vous lisez actuellement Déjà là à Théâtrales.

Méta