Dans la jungle des villes

18 mai 2012 § Poster un commentaire

Chicago, 1912 : le riche négociant en bois Shlink, self-made man malais, défie au combat un pauvre vendeur de bibliothèque, Georges Garga, pour une raison qui demeure obscure jusqu’à la dernière scène. Membre du trio des pièces de jeunesse de Brecht avec Baal et Tambours dans la nuit, Dans la jungle des villes résiste à l’interprétation. Le metteur en scène suisse allemand Roger Vontobel l’a considérablement raccourcie et l’a transposée dans un Occident contemporain flashy et rockn’roll.

© Elisabeth Carecchio

« Ne vous cassez pas la tête sur les motifs de ce combat, recommande Brecht dans l’avertissement, mais portez votre attention sur ses enjeux. » Présenté au Théâtre de la Colline jusqu’au 7 juin, le spectacle de Roger Vontobel repose sur une scénographie et une machinerie très impressionnantes et sur un jeu d’acteurs très performatif, à la frontière entre comédie et musique.

Dans cette mise en scène, Shlink est un personnage mystérieux qui vient déranger le médiocre confort matériel et intellectuel de Garga, petit employé dans une vidéothèque miteuse, lequel relève le combat et, pour ce faire, sacrifie successivement son travail, sa femme, tous les membres de sa famille et jusqu’à sa propre liberté. Face à un même monde sont présentées deux façons antagonistes d’y répondre : d’un côté Shlink, qui s’empare à bras le corps des difficultés et construit son empire, de l’autre Garga, qui choisit la paresse et se laisse porter par les non-événements de sa vie. Au début de la pièce, dans une première scène devenue un film, le premier vient alors bousculer le second dans son ignorance et son inertie : le voici désormais lié à Shlink par une nécessité ontologique : ne rien devoir à l’autre. Tandis que le négociant en bois réagit à toutes les situations en faisant exactement le contraire de ce que Garga attendait de lui, ce dernier se voit placé malgré lui dans une position de force qui est en réalité faiblesse ; où comment le fait de tout donner à l’autre le place sous le joug d’une dette intenable.

Le terrain de ce combat métaphysique est celui de tous les jours : la maison, le travail, les personnes. Shlink sacrifie sa maison, son commerce et ses employés, Garga ses parents, sa sœur, sa fiancée, son emploi. Comme si ceux-ci n’étaient que les pions d’un jeu qui les dépassait, mais dont finalement ils se sortiront indemnes, contrairement à ses principaux protagonistes. Garga se retrouve seul au monde, Shlink y laisse la vie. Et pour quelle raison ? Gagner ? Non. Tuer ? Non plus. « Vous n’avez pas compris l’enjeu ! Vous vouliez ma fin, mais je voulais le combat ! », crie Shlink à Garga avant de se faire lyncher par une foule en furie. « La guerre est contact », disait Heiner Müller. Où comment toucher quelqu’un, créer du lien, ressentir enfin, dans un monde capitaliste et libéral où chaque individu a l’illusion d’être autonome. Où l’on constate surtout à quel point il est difficile d’atteindre quelqu’un, « de l’anéantir, c’est presque impossible », comme l’explique Garga à sa mère. Dans la jungle des villes, pièce de l’échec du lien ?

© Elisabeth Carecchio

Chez Vontobel, le lien est avant tout formel : vidéo, musique, jeu… La grande ville, l’effondrement des certitudes, la chasse, la solitude… autant de motifs qui sont représentés par la scénographie tout autant que par le jeu des acteurs. Ces derniers insufflent de la vie dans une pièce un peu étouffée par une machinerie omniprésente. Pour la plupart à la fois musiciens et comédiens, ils passent du groupe de rock au plateau et du plateau au groupe de rock tout au long de la représentation. Philippe Smith (Le Babouin, John Garga, batterie), Annelise Heimburger (Jane, voix), Sébastien Pouderoux (Le Lombric, Pat Manky, basse, voix), Rodolphe Congé (Skinny, claviers) et Clément Bresson (Georges Garga, voix) y interviennent à un moment donné, tandis que seuls Arthur Igual (Shlink) et Cécile Coustillac (Marie, Maë Garga) ne chantent ni ne jouent d’instrument. La musique du guitariste Daniel Murena rythme l’ensemble et accompagne l’action sans en être séparée : les acteurs chantent et jouent leur propre rôle tout autant qu’ils l’interprètent. C’est là que l’on retrouve un certain aspect brechtien dans ce travail : l’ostentation des procédés de fabrication et le découpage des scènes en tableaux. À chaque situation ses compositions (rock, rap, ballade) et ses images ; les personnages fabriquent sur scène en temps réel les décors : bureau de Shlink, appartement des Garga, bar chinois d’un gang mafieux… C’est à une fête que les spectateurs sont conviés, une fête du théâtre, une fête de la musique, une fête du combat.

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