Des arbres à abattre

1 juin 2012 § Poster un commentaire

Des arbres à abattre, de Claude Duparfait et Célie Pauthe, présenté en ce moment au Théâtre de la Colline, semble être de ces spectacles qui donnent à penser longtemps après les avoir vus. À la sortie, il laisse la sensation étrange d’avoir dit énormément en très peu de mots, et que la substance, nécessairement entre les lignes, que l’on peut en tirer, appartient à chacun.

Hélène Schwaller, Claude Duparfait et Fred Ulysse © Elisabeth Carecchio

Le narrateur du roman de Thomas Bernhard a accepté une invitation à dîner par d’anciens amis viennois et ne cesse de s’en faire le reproche pendant le long monologue, interprété par Claude Duparfait, qui introduit personnages et situations. Écrivain cinquantenaire, il hait les nuits viennoises mondaines, et ses auteurs, acteurs, compositeurs, tous aussi prétentieux que ratés, alors qu’il les a assidument fréquentés vingt ans auparavant, et que ceux-ci, on le comprend au fur et à mesure, l’ont même aidé à se former en tant qu’écrivain. Ce n’est que parce qu’il est ébranlé par le suicide de l’une des leurs qu’il accepte l’invitation à dîner, d’ailleurs lancée sous un autre prétexte, celui de la venue du premier rôle du Burgtheater. Mais la mort de Joana, actrice et ballerine méconnue mais fabuleuse, plane sur tout le dîner, et, sous les jacasseries égotiques, fait ressortir la part d’humanité de chacun des invités. Les histoires, les déceptions, les blessures habitent les postures et les justifient, et le narrateur, silencieux pendant toute la deuxième moitié du spectacle, se prend soudain d’amour pour le comédien frustré, et ce sont finalement tous ces ennuis réunis qui lui donnent l’envie d’écrire le roman qui vient de se dire.

Entrer dans la nature et inspirer et expirer dans cette nature, et être effectivement et pour toujours chez soi uniquement dans cette nature, c’était cela, il le sentait, le bonheur extrême. « Aller dans la forêt, dans la forêt profonde, dit le comédien du Burg, se confier entièrement à la forêt« , tout est là, dans cette pensée : n’être soi-même rien d’autre que la nature en personne. « Forêt, forêt de haute futaie, des arbres à abattre, tout est là« , dit-il subitement exaspéré et sur le point, cette fois, de partir pour de bon.

Thomas Bernhard, Des arbres à abattre, Folio Gallimard, p. 218-219, trad. Bernard Kreiss

Se défaire des autres, en vain. L’écrivaine ratée a été son amante, et le narrateur ne peut s’empêcher de la fuir, ce qui est encore une façon de ne pas s’en arracher. La maîtresse de maison a été sa confidente, et aujourd’hui c’est une étrangère malheureuse et touchante. Le silence est peut-être la présence la plus tenace : d’observateur des autres, le narrateur devient son propre observateur, assis dans le toujours même « fauteuil à oreilles » du salon. Candélabres, piano à queue, pâtisseries viennoises, vin blanc et robes de soirée : il est minuit passé, et l’on remplit l’espace avec ses opinions. Mais le regard acéré et critique du narrateur est lui-même posé sur un sol vacillant : la scénographe Marie La Rocca a placé les acteurs sur un parquet légèrement en pente, qui les oblige à un autre équilibre que l’équilibre naturel. Les membres de ce dîner se déplacent peu et pour cause, la terre est instable. Le metteur en scène russe Meyerhold avait de la même façon placé les acteurs sur un sol en pente dans son Révizor de Gogol, que le narrateur de Bernard lit, lira, aurait aimé lire ce soir, au lieu d’être présent à ce stupide dîner.

Claude Duparfait, Annie Mercier, François Loriquet, Fred Ulysse 
et Hélène Schwaller © Elisabeth Carecchio

« Mais la question, c’est : où court-on ? »

Bernard : « Nulle part. On court pour échapper à quelque chose mais on l’emporte avec soi. La rage, le désespoir, tout reste à l’intérieur de l’individu. Il faut encore un moment pour que la séparation physique devienne réelle… Il est probable qu’il n’y a pas de séparation réelle. En chacun de nous sont présents tous les êtres humains qu’il a connu dans sa vie. Nous sommes là comme le résultat de tous ces êtres humains. Tout ce qui nous est arrivé reste à l’intérieur de nous, et nous de même à l’intérieur des autres. »

Thomas Bernard, Récits 1971-1982, Quarto Gallimard, 2007, p. 790, trad. Claude Porcell, Maurice Nadeau

Se pourrait-il que le narrateur soit un des leurs ? Il ne reste qu’une solution, alors : s’enfoncer dans la forêt, abattre les arbres, écrire, écrire, pour tenter d’exorciser les autres, pour les digérer et se digérer soi-même, arriver, enfin, à être, à se tenir droit, comme un arbre, tenu par ses seules racines et tendu vers le ciel, et non vers les autres. Est-ce possible ? Non, bien sûr. Le narrateur le sait, mais écrira quand même.

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