Avignon 2013 : le cri d’Angélica Liddell

24 juillet 2013 § Poster un commentaire

Todo el cielo sobre la tierra (El síndrome de Wendy)

liddell© Christophe Raynaud de Lage

Au centre, un monticule de terre où sont plantés de tout petits sapins à l’échelle, comme une forêt, parmi lesquels trône un crâne d’alligator. Au-dessus, trois crocodiles entiers flottent, suspendus dans les airs par des fils et légèrement balancés par le vent. Derrière, une estrade avec des pupitres et un piano. Le monticule évoque à la fois l’île d’Utoya en Norvège, où a eu lieu le massacre des jeunes militants socialistes par Breivik en 2011, l’île de Peter Pan et un tombeau. L’enfance éternelle — le « syndrome de Wendy » du titre — et l’enfance meurtrie sont contenues dans la même image. C’est une belle métaphore du théâtre d’Angélica Liddell, un théâtre palimpseste où les signes font image et où les images nous font signe.

Le temps est au cœur des problématiques. Un poème de Wordsworth, dit par Natalie Wood dans le film d’Elia Kazan, La Fièvre dans le sang, revient comme un leitmotiv : « Et si rien ne peut ramener l’heure / De la splendeur dans l’herbe, de l’éclat dans la fleur / Au lieu de pleurer, nous puiserons / Nos forces dans ce qui n’est plus. »

Pendant un peu plus de deux heures, on traverse avec elle, des danseurs, des comédiens et des musiciens, de nombreux thèmes entrelacés tels que la folie, l’arrachement à l’enfance, le rapport à la mère, ou encore l’étrangéisation à soi-même. L’île d’Angelica Liddell est peuplée de créatures étranges empruntées aux contes pour enfants ou à la Chine. De multiples influences ont été assimilées avant d’être reconfigurées sur scène. Le spectacle est presque « mondialisé », tant il fait appel à des éléments culturels différents, comme un puzzle dans lequel chacun peut trouver sa pièce.

D’un long séjour à Shangaï elle a tiré une réflexion sur la radicale altérité, et le fait de se sentir étranger parmi les étrangers. Là-bas, elle a été fascinée par un couple septuagénaires de danseurs amateurs passionnés de valse, et elle les a invité sur scène. Elle est coiffeuse, il est garagiste ; tous deux ont abandonné leur vie pour un temps afin de danser devant des Européens. Danser, danser, danser. Une dizaine de valses s’enchaînent devant nous, accompagnées par l’ensemble musical Phace. Certaines sont tout à fait conventionnelles, presque trop « parfaites », d’autres sont renversées, culbutées, par l’imagination de Liddell. Cette dernière incarne une Wendy incapable de se laisser aller à ce qu’elle demande aux autres. Terrorisée par la peur de l’abandon, Wendy/Liddell hurle sa rage au micro, face public, debout, seule, pendant presque une heure.

La performance est nourrie par la souffrance. À la rencontre avec le public que le festival organise avec les artistes invités, Angélica Liddell a dit, paraît-il : « ici, je vous parle normalement, je porte un masque. Sur scène, j’enlève le masque, je suis véritablement moi-même. » Il n’y a aucun intérêt à essayer de savoir combien elle met de sa propre histoire dans ses spectacles, dans la mesure où les histoires des autres sont aussi les siennes. Liddell donne l’impression d’emmagasiner des sensations et d’attendre d’être sur scène pour cracher toutes ses entrailles. Rares sont les propositions théâtrales aussi fortes, aussi engagées dans le corps, aussi longues à digérer.

L’éternité dans la mort est finalement incarnée par un petit garçon, qui arrive sur la scène en poussant un vélo à la fin du monologue d’Angélica Liddell et qui, après quelques mots, tombe, la chemise tachée de sang. Wendy, si elle veut rester Wendy, doit mourir. Hélas, elle est condamnée à vivre.

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