On t’appelle Vénus

17 mars 2013 § Poster un commentaire

À Confluences, la guadeloupéenne Chantal Loïal danse à la mémoire de la Vénus hottentote, à travers une célébration de son propre corps et des corps des Noir.e.s. Une réflexion sur l’exotisme et l’exhibition menée en compagnie du laboratoire SeFeA.

Au début du XIXè siècle, à Londres puis à Paris, Saartjie Baartman, dont le nom de scène est la « Vénus hottentote », est au centre d’une foire aux monstres, un freak show, où elle est exhibée pour sa peau noire, ses fesses aux proportions énormes par rapport à celles des Blancs et son sexe, le fameux tablier des Hottentotes. Contrairement à ce que laissent penser les gravures et dessins qui la représentent, elle n’est pas nue pendant le spectacle, mais vêtue d’un mince collant qui met en valeur ses formes monstrueuses, et parée de colliers et de plumes qui convoquent l’imaginaire du sauvage, préfigurant les zoos humains et les villages des Expositions universelles de la fin du siècle. Saartjie Baartman joue le rôle de la sauvage, elle crie, rugit, danse et se laisse toucher par des spectateurs à la fois attirés et effrayés par cette étrangère, qui ne fait que représenter leurs propres fantasmes. S’il n’est pas sûre qu’elle était payée, il est en revanche tout à fait certain qu’elle était là pour faire du théâtre, espérant gagner de l’argent pour rentrer chez elle, en Afrique du Sud, et échapper à une vie servile (elle était domestique). Elle ne rentre pas, et meurt à Paris en 1815 à l’âge de 26 ans environ, malade, et est ensuite disséquée par les scientifiques positivistes du Jardin des Plantes (Georges Cuvier en tête) qui conservent ses os et ses lèvres génitales au musée d’histoire naturelle. Ce n’est que deux siècles plus tard, en 2002, que ses restes sont transférés en Afrique du Sud, à la demande de Nelson Mandela, et qu’elle a droit à des funérailles nationales.

venushottentoteLa Vénus hottentote

Bien plus qu’un tragique accident de l’Histoire, la Vénus hottentote cristallise les fantasmes des Européens sur les corps non blancs et noirs en particulier, et préfigure ce que sera la représentation des Noirs au théâtre, au music-hall, au cinéma, dans la littérature et même dans les gravures de mode durant tout le XXè siècle, jusqu’à aujourd’hui : Josephine Baker et son pagne de bananes bien sûr, mais aussi le clown Chocolat dans les années 1890, Miss Lala dans les années 1880, ou plusieurs revues de cabaret qui se passent dans un décor exotique (jungle, désert, plages), telle que celle inspirée par le roman Vénus noire, écrit en 1878 par Adolphe Belot, qui se joue au Théâtre du Châtelet et atterrit à Broadway, emportée par le succès. Dans ce spectacle, c’est une comédienne blanche qui joue le rôle titre, le pagne au-dessus du genou, un geste pour l’époque extrêmement érotique. En effet, tandis que les femmes blanches sont couvertes de la tête au pied et incarnent la femme saine, la mère et l’épouse, les femmes noires sont déshabillées au théâtre, sur les photos et dessins, en figure de la femme dégénérée, de la sauvage ou de la putain. Le noir est l’envers du blanc : soit hostile et dangereux, soit naïf et innocent, mais toujours hyper sexualisé.

Cette grille de stéréotypes est déjà moquée par Jean Renoir en 1927 dans le court-métrage Sur un air de Charleston, dans lequel un explorateur africain qui a tous les attributs du blackface débarque en soucoupe volante dans le futur, en 2028, et se retrouve dans un Paris envahi par la jungle nez à nez avec une indigène blanche à demi nue qui lui apprend une danse exotique qui rappelle le cake-walk.

Capture d’écran 2013-03-16 à 22.23.47Sur un air de Charleston de Jean Renoir (1927)

Cette géniale anthropologie inversée est hélas très peu connue. Et pour cause, l’imagerie populaire utilise encore les mêmes clichés : Grace Jones nue dans une cage par Jean-Paul Goude dans « Jungle Fever », avec des morceaux de viande crue à ses pieds (ici), Niki Minaj en léopard (), n’importe quelle danseuse dans une revue de cabaret ou dans un clip de rn’b, ou récemment la discrète polémique autour du shooting de mode « African Queen » dans la revue Numéro, où une mannequin blanche est maquillée en Noire — parce que bon : noire oui, mais pas trop.

Au milieu de cette imagerie, quelques voix s’élèvent pour offrir un contre-discours. Abdellatif Kechiche a réalisé une Vénus noire en 2010 avec dans le rôle titre sa… femme de ménage, la seule qu’il ait trouvé pourvu d’un fessier satisfaisant, et tombée depuis dans un oubli retentissant. L’auteur de théâtre américaine Suzan-Lori Parks a écrit la pièce Venus, créée en mars 1996 à New York par Richard Foreman et montée en France par Cristèle Alves Meira en Avignon puis au Théâtre de l’Athénée à Paris. Chacune à leur manière, ces deux œuvres posent la même question : comment parler de la Vénus hottentote aujourd’hui sans retomber dans une exhibition voyeuriste et humiliante ? Le film de Kechiche prend un parti réaliste qui montre sciemment la Vénus dans toute sa violence, tandis que Suzan-Lori Parks construit un dispositif brechtien qui met à distance la scène grâce à une succession de tableaux annoncés par un maître de cérémonie, une alternance entre fiction et paroles historiques qui sont prononcées en tant que telles, ou encore par la présence d’un chœur, double d’un public qui devient à la fois voyeur et critique. Contrairement à Kechiche, Cristèle Alves Meira a choisi une actrice au physique non extraordinaire à qui on pose un cul en or : une prothèse bijou qui est à la fois un fardeau pour elle et un gagne-pain pour les autres. Dans la mise en scène de Shannon Forney à Oberlin College aux Etats-Unis (2001), l’actrice était accompagnée par une marionnette grandeur nature de la Vénus, qui incarnait la surface de projection des fantasmes blancs et était divisée en sections anatomiques (comme les vaches) sur lesquelles étaient écrits des mots tel que « science », désassemblées et ré-assemblées au fil du spectacle.

Si ces artifices mettent à distance le corps et interrogent la scène de théâtre — par nature une scène d’exhibition — Chantal Loïal imagine un dispositif très épuré, car c’est son propre corps, autant que celui de la Vénus hottentote, qui est en travail. Dotée un physique callipyge, Chantal Loïal se réapproprie son corps à travers la figure de la Vénus hottentote : elle dit le texte On t’appelle Vénus de Marc Verhaverbeke, mais surtout danse danse danse… À l’instar de Dieudonné Niangouna qui utilise Genet pour interroger sa propre histoire dans La dernière interview (voir article précédent), elle utilise la Vénus comme un fantôme réincarné dans ses fesses protubérantes et réactualise le regard que nous portons sur elle(s). Habillée d’un costume simple, pantalon, tunique et turban, elle traverse plusieurs états : grave, sévère, joyeux, comique, et amène son corps à se débarrasser de ce fantôme pour enfin ne plus incarner qu’elle-même.

chantalloial

Chantal Loïal

Au début, elle se place debout face au public, puis de profil, de dos, de l’autre profil, de dos de nouveau, etc., comme la Vénus hottentote se tenait devant les spectateurs puis les scientifiques, de façon à bien se faire voir — des mouvements que le personnage de la Vénus effectue également dans l’Ouverture de la pièce de Suzan-Lori Parks. Comme une bête de foire, ou un criminel, elle se montre sous toutes les coutures. Mais petit à petit, la Vénus est transférée de son corps vers des objets extérieurs : un gant de soirée rouge d’abord, dans lequel on peut voir à la fois le spectacle et le sang, un crâne humain ensuite. Disposé dans une boîte transparente éclairée de l’intérieur, ce crâne est celui de la Vénus, le sien et celui de l’humanité toute entière, et n’est pas sans rappeler le film de Quentin Tarantino Django Unchained (bien qu’il soit postérieur à la création du spectacle, en 2011), où le propriétaire de la plantation Mr. Candy (joué par Leonardo DiCaprio), le grand méchant, se sert d’un crâne pour un argumentaire pseudo-scientifique sur la prédisposition génétique des Noirs à la servilité. Bientôt, Chantal Loïal fait passer le sien dans les rangs du public, obligé tout d’un coup, à la seule lumière de la boîte, de (se) regarder dans les yeux, ou plutôt dans les orbites — abymes de sa propre histoire — tandis qu’elle se tient debout de dos, en fond de scène, et baisse son pantalon, relève sa tunique. Voilà les fameuses fesses exhibées, comme à demi, au loin, dans le noir, alors que nous tenons le crâne de celle qui est morte d’une telle exhibition. S’il est toujours possible, le voyeurisme est ici déplacé, fugitif, presque volé au regard du spectateur. Finalement, le crâne, revenu sur scène, a droit à un enterrement : la danseuse le recouvre soigneusement de son turban, libérée de l’Autre, revenue à elle-même.

Cet article a également été publié sur Africultures.

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Un journal doit être un événement

26 mars 2012 § Poster un commentaire

« COMMENT FAIRE UN JOURNAL EN DEHORS D’UN FORMAT JOURNAL » — L’ L’ L’ — sensation de hors-champs marges + images à la découpe — un journal au format poche — 128 pages — dégager du temps à partir de — 160 pages — se servir du blanc — 3 colonnes sur 14 centimètres de large ?! — Surprises/liberté — vendredi 30 20h — L’IMPOSin the beginning there was rythm _Ariup — 128 pages combien de rubriques ? — un journal taillé dans un journal — —> les mots et les images seuls suffisent — « LA PHOTO TOUT COMME LE TEXTE EST UN ÉVÉNEMENT » — On veut une liasse « un torchon » — SOPHISTICATION INUTILE -> une forme d’urgence. — On attend le feu vert — « ON S’EN FOUT DES RUBRIQUES »

L’Impossible, L’autre journal

Michel Butel

Vacarme / occupons le vote

2 février 2012 § Poster un commentaire

par Vincent Casanova, Joseph Confavreux, Xavier de La Porte, Laurence Duchêne, Dominique Dupart, Aude Lalande, Philippe Mangeot, Victoire Patouillard, Antoine Perrot, Laure Vermeersch, Sophie Wahnich, Lise Wajeman & Pierre Zaoui

« Nous, Vacarme, déclarons que nos amis qui ne votent pas et s’en justifient, tout comme les défenseurs du vote blanc, sans parler des derniers tenants du « vote révolutionnaire », commencent à nous fatiguer sérieusement. Parce qu’ils accordent bien trop d’importance au vote, au fond le sacralisent autant que le principe de représentation, et nous obligent à y penser et à produire des contre-argumentations alors qu’on aimerait bien s’en débarrasser au plus vite et passer à des questions politiques plus sérieuses ou plus drôles. Voter dans nos démocraties malades est un acte politique faible, déritualisé, sans enjeux décisifs vu la proximité des politiques suivies par les deux grands partis susceptibles de gagner. Mais cela reste, malgré l’érosion de la participation, l’acte politique le mieux partagé. Car c’est bien souvent le dernier acte politique commun que l’on peut partager non seulement avec sa famille, ses voisins de palier, sa chef ou son boulanger, mais encore, pour parler comme J. D. Salinger, avec une grosse dame que l’on ne connaît pas et que l’on ne connaîtra jamais, qui habite au loin, qui est vieille et malade, regarde toute la journée les informations dans un fauteuil en osier, mais se lèvera pour aller voter et aux deux tours.

[…]

merde aux croyants

Considérer que le vote est question moins d’espérance et de crainte que de calcul stratégique, c’est se prémunir d’avance contre ces postures boudeuses et infantiles. « Ah, Mitterrand, tu m’as bien déçu », c’est la rengaine chantée par ceux qui refusent de penser sincèrement le vote pour ce qu’il est : un simple moment dans un faisceau de stratégies politiques plus larges.

Défendre une conception pragmatique, non simplement de son vote, mais surtout du moment politique du vote, c’est renoncer d’avance à l’illusion qu’il puisse « changer la vie » et le détacher de ce qu’il trimbale encore de sacralité, de fétichisme et de croyance. Le vote que nous défendons n’est pas un vote de croyance : ce n’est pas le vote de ceux qui ne croient plus, ni le vote de ceux qui espèrent croire, c’est celui qui refuse la téléologie du vote, pour privilégier les pensées du possible.

Ce qui suppose de découpler le vote de l’idée de la représentation : si l’on observe l’offre politique actuelle, il faut beaucoup d’abnégation en effet pour espérer être représenté par les technocrates du PS, et beaucoup d’illusion pour envisager que sa voix puisse être seulement portée par eux. Il faut rien moins qu’une fiction, mais une fiction de celles qui ouvrent la porte à toutes les désillusions, et conduisent à dire que la gauche est, somme toute, pire que la droite, parce qu’elle déçoit toutes les espérances. Sauf que si c’était le cas, et suivant le principe rationnel, éminemment défendu par Spinoza, qu’entre deux maux il faut toujours choisir le moindre — y compris quand il s’agit d’une tristesse — il faudrait voter à droite.

Mais cela revient aussi à renoncer gaiement à l’idée d’un vote de confiance, fut-il conditionnel. Car il n’y a aucune raison de faire confiance à des gouvernants : les logiques de carrière politique, comme les jeux d’appareils, et sans parler même de ce qui est si souvent advenu des promesses électorales, n’inspirent ni ne justifient la moindre confiance. Mais il n’y a pas là de quoi renoncer au vote, et pas davantage de raisons de s’y rendre comme on va se pendre. Bien au contraire : car un vote allégé de sa confiance se voit affecté, en retour, d’une positivité stratégique. Il assume pleinement de n’être qu’un moment, parmi d’autres, de l’expression et du combat politique.

[…]

conclusion en forme de post-scriptum

Dans un esprit d’impartialité on voudrait rappeler pour finir que, s’il y a de mauvais arguments pour ne pas aller voter les 22 avril, 6 mai, 10 et 17 juin prochains, il y a pléthore de bons : être étranger et se voir refuser ses demandes de naturalisation depuis 15 ans ; avoir moins de 18 ans ; être déchu de ses droits civiques ; avoir perdu son emploi sous Mitterrand et sa maison sous Jospin ; se faire voler tous ses papiers le matin du vote ; partir le matin des élections vers son bureau de vote et se faire renverser par une voiture ; se faire renverser par une voiture la veille des élections, même l’avant-veille, même par une moto, même une semaine avant si le choc fut mortel ; plus généralement mourir avant le vote d’un accident quelconque, ou d’un cancer, d’une leucémie, d’une attaque cardio-vasculaire, de la grippe espagnole, du rhume (dans tous ces cas, vraiment, soyons justes, rien à redire) ; être dans le coma ; apprendre au moment de rentrer dans l’isoloir que son mari et ses sept enfants viennent de périr dans un incendie ; être interné pour crise mélancolique grave le matin du premier tour, même le matin du second tour ; oublier jusqu’à son propre nom le jour J et errer toute la journée dans les rues en se demandant tout du long pourquoi cette hâte et ce sentiment d’urgence inquiet ; souffrir d’un raptus amnésique et ne plus se souvenir que Nicolas Sarkozy est notre président depuis cinq ans et risque de le demeurer. Tout de même, il y aurait là l’embarras du choix. »

Lire l’intégralité de l’article ici.

Sul concetto di volto nel figlio di Dio – Roméo Castellucci au Théâtre de la Ville

26 octobre 2011 § 4 Commentaires

Il s’en souviendra de son séjour parisien de 2011 ! Cars de CRS et chants religieux : le dernier spectacle de Roméo Castellucci est bien accueilli à Paris. Depuis le 20 octobre, jour de la première, des fondamentalistes chrétiens essayent d’empêcher les représentations de Sul concetto di volto nel figlio di Dio (Sur le concept du visage du fils de Dieu) à coups de jets d’œufs et d’huile de vidange, façon Moyen Âge, au nom de la lutte contre la christianophobie. Or, pas un d’entre eux ne semble avoir vu la pièce. Nous, si.

À la sortie du métro Châtelet, pour atteindre le Théâtre de la Ville, on se faufile entre les badauds, les bigots et les CRS. Quel spectacle que ces (très) jeunes gens blondinets-cols-ronds-lunettes-socquettes-chapelet réunis en boule qui chantent en chœur contre la tyrannie christianophobe, tandis que les CRS, patients, les emportent les uns après les autres contre leur gré dans un camion à cinq mètres de là. Par la fenêtre, les petits roulent des yeux ronds tout en continuant à chanter et à égrener leur chapelet. Pour un peu, on leur jetterait des cacahuètes. Quelle force ça donne, l’idéologie. – Mais la pièce, vous l’avez vue ?, demande un journaliste au Monde à l’un de ces mignons. “- Heureux celui qui croit sans avoir vu.” Certes.

« Prépare ton discours anticlérical à l’entrée, y a fouille au corps et à l’esprit », entend-on sur place. Effectivement, vingt minutes de queue sont nécessaires pour s’assurer qu’aucun des spectateurs ne possèdent de boules puantes, de bombes lacrymogènes ou d’exemplaire de la Bible. Au cas où certains voudraient remettre le couvert à l’intérieur du théâtre, comme le jour de la première. « À poil, à poil ! » hurlait, paraît-il, le public, tandis que les fanatiques se serraient les uns contre les autres façon tortue dans Astérix — la Gaule, la vraie ! — pour protester contre la profanation de l’image du Christ par Roméo Castellucci. L’amusant est qu’ils ont certainement du payer leur place pour pouvoir entrer. Ils sont fous ces Romains.

Mais que lui reprochent donc l’Action française (Télérama), l’Agrif et autre Renouveau français ? Dans un intérieur épuré et blanc, un fils porte secours au vieillard incontinent qu’est devenu son père. Derrière, une gigantesque reproduction du visage de Jésus, peint par Antonello da Messina au XVe siècle, les regarde. Nous regarde. Une, deux, trois crises diarrhéiques, et le sol immaculé devient marron. Le fils n’en peut plus, et passe derrière le panneau, qui se voit peu à peu recouvrir de merde et lacéré, en musique, laissant apparaître l’inscription biblique : You are my shepherd, et, en transparence : You are (not) my shepherd. Voilà le crime dont le spectacle s’est rendu coupable : profaner l’image du Christ à l’issue d’une scène dont la tendresse n’a d’égale que la charité. Un fils lave son père avec une infinie douceur, pendant que celui-ci lui demande pardon. Bientôt, après une échappée de colère, c’est celui-là qui présente ses excuses. Les deux parlent en italien, sans sur-titres, car il n’est pas besoin des mots pour comprendre. D’ailleurs, Jésus reste muet.

« Ce n’est pas un portrait comme les autres, explique Castellucci dans un entretien au Monde : il regarde dans les yeux chaque spectateur, qui est ainsi regardé dans l’acte de regarder, ce qui provoque une transformation de son état émotionnel et spirituel. Le regard de Jésus est une forme de lumière, capable d’éclairer comme un chant d’amour la trivialité de la situation. [Mais, en même temps,] il est indéchiffrable, c’est ce qui fait la force de ce tableau. Selon les moments, on peut y voir de l’indifférence, de l’ironie, voire de la cruauté. […] Je fais un théâtre du questionnement, de l’inquiétude, qui joue sur l’ambiguïté. Et tout est ambigu dans Sur le concept du visage du fils de Dieu : Jésus, la merde, qui est aussi de la lumière… Ce que je cherche, c’est à fendre en deux la conscience, à ouvrir une blessure pour que les questions puissent entrer profondément en nous. L’art repose entièrement sur cette condition de poser des problèmes, sinon il est purement décoratif. […] Aujourd’hui, la religion a perdu sa capacité de poser des questions, et l’art a pris sa place. Je crois que ces extrémistes sont jaloux de cette spiritualité profonde qui s’est réfugiée dans l’art. »

Jaloux ? L’hypothèse est infiniment plus séduisante que la lamentable analyse du Nouvel Observateur, qui se croit obligé de rappeler que les « catholiques militants sont évidemment beaucoup moins dangereux que les fanatiques musulmans ». Observez comment on transforme en un tour de passe-passe des fondamentalistes racistes ultra-conservateurs en « catholiques militants ». Il est bien légitime après tout, ma bonne Thérèse, de balancer une personne sur les spectateurs du Théâtre de la Ville en braillant des cantiques — c’est à celui qui chante le plus fort qu’ira la meilleure place au paradis. Les outrances de nos martyres en herbe ne sont PAS « une réponse maladroite aux outrances que veut imposer à la société l’étroitesse d’esprit des fanatiques de l’islam », car alors, l’étroitesse d’esprit des fanatiques de l’islam (remarquez au passage que les chrétiens ne sont pas étroits, eux, juste un peu outranciers) serait une réponse aux maladresses (oups, pardon, on ne voulait pas faire couler de l’huile de vidange sur votre tête madame) de catholiques « pénétrés de leur devoir imaginaire ». Et le renard se mord la queue. De plus, que vient faire l’islam ici ? Roméo Castellucci n’est pas spécialement connu pour porter la barbe longue et les crocs acérés. L’amalgame entre islamisme et christianophobie, et entre christianophobie et anti-dogmatisme en dit long sur l’esprit partisan du Nouvel Observateur.

Sul concetto di volto nel figlio di Dio est un spectacle à la polysémie incroyable : les uns l’entendent comme une ode à l’amour, les autres comme un appel à l’aide, d’autres lisent le sacrifice du fils comme une métaphore de celui du Christ, d’autres encore y voient la déchéance implacable de la condition humaine… L’homme, comme la religion, c’est le haut et le bas, le beau et le laid, le pur et le souillé — et surtout, leur relation. D’un niveau réaliste on passe à un niveau métaphysique à la beauté plastique époustouflante : le visage du fils de Dieu est transpercé de raies de lumière qui prennent bientôt la forme des lettres qui forment les mots « You are (not) my shepherd », au son d’une musique qui aiguise la vision. « Le doute est le noyau de la foi. Même Jésus a douté, sur la Croix (“Mon Dieu, pourquoi m’as-Tu abandonné ?”). […] La foi est à mille lieues de l’idéologie : une chose purement personnelle et intime, fragile, intermittente, qui consiste à croire en l’incroyable — la résurrection, qui va à l’encontre de la réalité. » La résurrection, mais aussi la trinité, la création, ou, plus trivialement, la compassion et le pardon. Toutes valeurs omniprésentes dans le spectacle, ce que nos amis zélés se sont empressés de ne pas voir. Il est vrai que la lumière divine est aveuglante, mais tout de même, il suffit de regarder de biais.

« Remboursez la vaseline »

25 septembre 2010 § 1 commentaire

Au coeur d’un défilé plutôt sage vous avez à l’esprit de ne pas oublier la lessive de blanc et de rester éloignée des enceintes où braillent les meneurs essouflés. Sud Rail tient le haut de la barre pour le moment. Pour un après-midi vous avez le sentiment rare que quelque chose est en mouvement. L’inertie n’est pas une fatalité.

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon viennent de publier chez Zones Le Président des riches. Sociologues de la bourgeoisie et de l’ « aristocratie financière », comme ils l’appellent eux-mêmes, ils dressent le portrait de la classe dirigeante française : individualiste en théorie, elle est collectiviste en pratique. C’est-à-dire que tout en prônant le chacun pour soi, les riches n’hésitent pas à s’entraider, car ils ont une forte conscience de classe – conscience que les classes moyennes et populaires auraient, elles, perdue. Les deux universitaires ont une idée simple : faites comme les riches.

Ça a l’air facile comme ça. Peut-être l’est-ce effectivement, je ne sais pas au juste.

Remboursez la vaseline.

Vous ne comprenez pas tout de suite, il vous faudra d’abord prendre la bière d’après-manif et discuter avec un ami pour comprendre ce curieux slogan. Il vous dit : « mais qu’est-ce que tu vas faire après 60 ans ? Attendre la mort ? L’espérance de vie s’allonge, il faut rallonger le temps de travail, c’est logique. »

Vous répondez : « … » parce que vous n’avez aucune répartie, mais vous n’en pensez pas moins. Genre l’espérance de vie n’est pas un acquis, tout ça, si elle a augmenté c’est précisément parce que la charge de travail a baissé, tout ça.

La réponse, la bonne, vient plus tard : « Toi, quand tu te fais enculer, tu dis merci. »

Où suis-je ?

Catégorie Politique sur Théâtrales.