La barque le soir par Claude Régy

1 novembre 2012 § 1 commentaire

© Pascal Victor

Noir. Lumière, imperceptible d’abord, puis de plus en plus nette. Un homme se tient face public yeux fermés. Il raconte, à la troisième personne, l’histoire d’un homme qui manque de se noyer. Pris dans la vase d’une rivière, il réussit à s’extirper des profondeurs pour s’accrocher à un tronc d’arbre flottant, avant de s’échouer sur un rivage inconnu. Comme dans Ode maritime, la diction prend le lent tempo d’un roulis quasi ininterrompu pendant une heure vingt, toujours yeux fermés. Dans l’eau, l’homme et l’acteur se débattent avec les mêmes mouvements, sur le sable, ils reposent de la même manière. La parole prend avec la troisième personne une distance que les gestes effacent. Certes face public, Yann Boudaud, du fait qu’il a les yeux fermés, ne nous oppose pas sa présence mais nous invite à l’accompagner au contraire. Son corps et le nôtre bientôt ne font qu’un. La lumière change de couleur, de bleue elle devient verte puis blanche ; juste assez forte pour que l’on puisse distinguer des formes, juste assez faible pour qu’on ne puisse pas les identifier clairement. Derrière le tulle froissé tombant au milieu de la scène, qu’y a-t-il ? Une roche ? Une falaise ? Une caverne ? Le fond de l’eau ? Quelque chose de minéral en tout cas, d’où sortent deux silhouettes errantes, qui passent comme dans un rêve. Allongé sur la rive, à demi-inconscient, l’homme entend les bribes sonores d’un chien qui aboie. Incapable de parler, il lui répond, en aboyant. Deux pêcheurs sur une barque, le soir tombé, l’entendent et le sauvent de la mort.

Mi-humain mi-animal, le cri désespéré de l’homme transperce les entrailles. Alors que nous nagions péniblement dans un état de semi-conscience à ses côtés, entraînés par les aspérités de l’eau et les gestes ralentis de l’acteur, tout à coup, en revenant à la vie, en revenant au langage, une bête crie pour redevenir humaine. La lame de ce cri résonne encore à mes oreilles ; désarmée, plongée dans la quiétude de la lenteur régienne, hors du temps, hors du monde, elle m’a bouleversée aux larmes. Le retour à la vie n’y a rien changé.

Ah, il a réussi son coup le chacal !

La barque le soir, de Tarjei Vesaas par Claude Régy
Avec Yann Boudaud, Olivier Bonnefoy et Nichan Moumdjian.

Ode maritime – Claude Régy

18 mars 2010 § 4 Commentaires

Tout seul, sur le quai désert, dans ce matin d’Eté,

Je regarde du côté de la barre, je regarde vers l’Indéfini,

Je regarde et il me satisfait de voir,

Petit, noir et clair, un paquebot qui entre.

Il vient là-bas très loin, bien net, classique à sa manière.

Dans l’air lointain il laisse derrière lui l’ourlet vain de sa fumée.

Il vient, il entre, et le matin avec lui, et sur le fleuve,

De-ci, de-là se réveille la vie maritime,

Se dressent les voiles, s’avancent les remorqueurs,

Surgissent de petits bateaux de derrière les navires qui sont dans le port.

Il fait une vague brise.

Mais mon âme à moi se tient avec ce que je vois le moins,

Avec le paquebot qui entre,

Car lui se tient avec la Distance, avec le Matin,

Avec le sens maritime de cette heure,

Avec la douceur douloureuse qui monte en, moi comme nausée,

Comme début de mal de mer, mais dans l’esprit.

Je regarde de loin le paquebot, dans une grande indépendance d’âme,

Et au fond de moi une roue comme à tourner, lentement.

Les navires qui franchissent la barre,

Les navires qui sortent des ports,

Les navires qui passent au loin –
(Je m’imagine les voir d’une plage déserte) –
Tous ces navires presque abstraits lorsqu’ils s’en vont
Tous ces navires m’émeuvent comme s’ils étaient autre chose,
Et pas seulement des navires qui vont et qui viennent.

Et les navires vus de près, même lorsque personne n’embarque,
Vus d’en bas, des canots, hautes murailles de plaques en métal,
Vus de l’intérieur, par les cabines, les salons, les cambuses,
En regardant de près les mâts qui s’élancent vers le haut,
En frôlant les cordages, en descendant d’impraticables échelles,
En reniflant l’onctueuse fusion maritime et métallique de tout cela –
Les navires vus de près sont autre chose et la même chose,
Ils provoquent autrement la même nostalgie et la même fièvre.

Toute la vie maritime! tout dans la vie maritime!
Toute cette subtile séduction s’infiltre dans mes veines
Et indéfiniment, sans cesse, je pense aux voyages,
Ah! les lignes des côtes lointaines, écrasées par l’horizon!
Ah! les caps, les îles, les plages sablonneuses!
Les solitudes maritimes, comme à certains moments dans le Pacifique
Où sous l’effet de je ne sais quelle réminiscence de l’école
Nous sentons peser sur les nerfs la pensée que c’est le plus grand des océans,
Où le monde et la saveur des choses deviennent un désert à l’intérieur de nous!
L’étendue plus humaine, plus éclaboussée, de l’Atlantique!
L’Indien, le plus mystérieux de tous les océans!
La Méditerranée, douce, sans aucun mystère, classique, une mer faite
Pour battre de ses vagues des esplanades que regarderaient les blanches
statues de jardins proches!
Toutes les mers, tous les détroits, toutes les baies, tous les golfes
je voudrais les serrer sur ma poitrine, bien les sentir, et mourir!
Et vous, choses navales, vieux jouets de mes rêves!
Recomposez hors de moi ma vie intérieure!
Quilles, voiles et mâts, roues de gouvernail, cordages,
Cheminées des steamers, hélices, hunes, flammes claquant aux vents
Drosses, écoutilles, chaudières, collecteurs, soupapes,
Dégringolez en moi en vrac, en tas,
En désordre, comme un tiroir renversé sur le sol!
Soyez, vous-mêmes, le trésor de ma fébrile avarice,
Soyez, vous-mêmes, les fruits de l’arbre de mon imagination,
Thème de mes chants, sang dans les veines de mon intelligence,
Que vôtre soit le lien qui m’unit au dehors par l’esthétique,
Soyez mon pourvoyeur de métaphores, d’images et de littérature,
Parce qu’en réelle vérité, sérieusement, littéralement,
Mes sensations sont un bateau à la quille retournée,
Mon imagination une ancre à moitié immergée,
Mon anxiété une rame brisée,
Le réseau de mes nerfs un filet qui sèche sur la plage!

C’est avec ces mots de Fernando Pessoa que commence le roulis vocal du dernier spectacle de Claude Régy, présenté au Théâtre de la Ville après Avignon l’été dernier : Ode maritime. Pendant presque deux heures, Jean-Quentin Châtelain, les pieds solidement plantés au bout du quai qui dépasse de la scène, tout de noir vêtu, récite le long poème en mimant les vagues qui viennent se heurter au port de Lisbonne.

Couleurs et sons sont changeants : du bleu on passe au rouge, puis au violet, au gris, au presque noir… Les lumières sont faibles, de telle sorte qu’il est impossible de bien distinguer le visage de l’acteur immobile. Les sons jouent sur le contraste : à une note saturée tenue succède un gong qui réveille en sursaut les nombreux endormis – dont je ne m’exclue pas. La première demi-heure, on écoute le texte, magnifique, et les somptueuses variations de Jean-Quentin Châtelain, qui le met en bouche d’une façon étonnante : les mots sont dits lentement, articulés soigneusement, les accents toniques sont portés sur des syllabes inhabituelles aux oreilles francophones, certains sont criés, sans que le fond du propos ne puisse justifier ce cri…

La forme est décalée par rapport au fond, là est toute la substance du spectacle. Nous sommes placés devant un objet insolite, nos habitudes perceptives sont bousculées. Lenteur, rondeur, obscurité, on entre dans un rêve partagé où règne une syntaxe qui n’est pas celle de la vie éveillée. Quelle impression fait cet acteur, debout pendant deux heures, à la voix puissante et douce, parfois comique – déplacée, diront d’autres ! Oui, déplacée, c’est cela ! Tout est déplacé ici, nos attentes sont contournées, détournées, retournées.

Le texte de Fernando Pessoa est porté avec force, mais là encore, le décalage rend difficile son accessibilité. Si l’on imagine bien le paquebot rentrer dans le port au début, peu à peu les images s’effacent par une accumulation descriptive qui cache au lieu de montrer. La voix ne cesse de parler de son « imagination », or la nôtre est empêchée. Bientôt les bateaux et la mer deviennent le support de l’exploration intérieure de cette voix, angoissée par ce qu’elle n’a pas fait et par ce qu’elle a fait, par la nature et par la culture, par la vie et par la mort. Malheureusement, à mesure que notre attention faiblit, le texte nous échappe. C’est pourquoi j’en ai reproduit quelques extraits : pour le retrouver.

Alors on s’ennuie. C’est lent. C’est beau ! Oui, mais c’est long. Cependant, malgré l’ennui, si l’on est capable de s’étonner devant un tel spectacle, ne serait-ce qu’une demi-heure, on n’a pas complètement perdu son temps. La syntaxe onirique de Régy donne à penser plus qu’elle ne donne à ressentir sur le moment – qualité ou défaut, à chacun d’en juger.

Toutes les mers, tous les détroits, toutes les baies, tous les golfes,
Je voudrais les presser sur mon sein, les bien sentir, et mourir !

Ah, les paquebots, les charbonniers, les navires à voile,
Se raréfient, pauvre de moi !  les navires à voile sur les mers !
Et moi, qui aime la civilisation moderne, moi qui baise
de l’âme des machines,
Moi l’ingénieur, moi le civilisé, moi élevé à l’étranger,
J’aimerais n’avoir encore sous les yeux que des voiliers
et des bateaux en bois,
Ne connaître d’autre vie maritime que l’antique vie des mers !
Parce que les mers anciennes sont la Distance Absolue,
Le Lointain pur, libéré du poids de l’Actuel …
Et, las !  Comme tout ici me remémore cette vie meilleure,
Ces mers, plus vastes, parce qu’on y naviguait plus lentement,
Ces mers mystérieuses parce que moins connues …

Le second extrait a été traduit par Michel Chandeigne et Pierre Léglise-Costa, le troisième par Armand Guibert (Editions Fata Morgana).

Où suis-je ?

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