Tristesse animal noir

21 janvier 2013 § Poster un commentaire

Stanislas Nordey a monté au Théâtre de la Colline le magnifique texte d’Anja Hilling, Tristesse animal noir. Jeune auteur allemande, elle fait brûler les codes de l’écriture théâtrale dans un gigantesque, dantesque, apocalyptique feu de forêt, dont on se demandait bien comment il allait être représenté sur scène. Une œuvre brillante.

nordey_tristesse_elis_carecchio_1© Elisabeth Carecchio

C’est Valérie Dréville qui commence. Une forêt, une forêt mixte, pins, frênes, tilleuls, hêtres, des chênes aussi, parfois un saule. C’est le soir. Et l’été. La forêt flamboie. Il fait torride, pas simplement chaud. Depuis trente-quatre jours, la forêt attend la pluie. Une attente qui la rend plus haute en couleurs, plus sonore, plus belle. Rampement du mille-pattes sur une friable feuille de hêtre, cliquetis de la carapace du scarabée, scintillante au moment où elle tombe sur le sol assoiffé, grattement de griffes d’écureuils sur les écorces d’arbres qui s’effritent. Rouge et brun. À un moment un bruit de moteur, projections de pierres, de mottes de terre sur un étroit chemin à deux voies. Un minibus Wolkswagen noir et beige, climatisé, vitres teintées, fermées. Et la didascalie d’ouverture de continuer sur une page entière. La comédienne la prend en charge, puis les autres acteurs prennent en charge pendant la pièce les didascalies qui les concernent. Ces indications scéniques n’en sont pas vraiment : elles font basculer le théâtre dans le récit, et créent un effet de distanciation qui tisse tout le texte. Dans ces conditions, il est impossible de représenter l’action, il faut la dire.

Stanislas Nordey fait parler ses acteurs face public quasi systématiquement, comme si l’horreur nous était directement adressée — j’ai rarement vu une salle aussi attentive. Six amis et un bébé partent faire un barbecue en forêt. L’une est photographe, l’autre directeur d’une agence de mannequin, un autre chanteur, une autre encore ancienne mannequin… Leurs discussions sont futiles, citadines, sorties d’un monde et transplantées dans un autre. Dans la forêt, face à une nature qui renvoie fondamentalement à la vie, leurs préoccupations apparaissent déplacées. Elles sont pourtant au cœur des pensées de n’importe qui : composition/recomposition de l’amour (certains ont été ensemble), vieillesse et passage du temps (l’ancienne mannequin, à présent mère, qui n’allaite pas pour pouvoir fumer et boire et espère redevenir modèle)… Sujets à la fois triviaux et essentiels, qui portent la première partie de la pièce, « la fête ». Bientôt, « le feu ».

Représenté par un tapis de lumières au sol sur lequel marchent les acteurs, le feu embrase la forêt et dissout les individus : les répliques se succèdent sans attribution spécifique, au metteur en scène de distribuer la parole. La toile peinte, où sont représentés des arbres, cède la place à un immense cheval mort, gris de cendres. Du doré brûlant on passe progressivement au noir cendré et au blanc argenté, couleurs de la mort et de la tristesse, mais aussi de la fixation dans une a-temporalité. Une sorte de Pompéi naturel, qui confère une certaine beauté à l’horreur. « Ce n’est pas un hasard si dans Tristesse, les corps restent figés dans le vivant : la mort nous oblige à nous interroger sur le statut de la vie à l’œuvre », explique Nordey dans le programme. Les corps, ce sont d’abord ceux des six amis, méticuleusement décrits : les cheveux restés dans une main, les doigts de l’enfant calciné tombés à terre, le bras mort qui devra être amputé… et tous les animaux. Si à la première découverte du texte on est happé tout entier par ces descriptions factuelles, distanciées, qui jamais ne portent de jugement sur les personnages (tout point de vue moral est évacué), sur scène on se perd un peu dans cette parole de profusion, accumulation de détails et de sensation, rattrapé par les lumières et la scénographie. On se perd dans le vertige de la parole comme les personnages se perdent dans la forêt. Pas de spectaculaire, mais un tourbillon de mots qui figure à lui seul les flammes, avant la mort, celle de l’après-feu : « la ville ».

Dans la troisième partie, éclairée au néon, il s’agit d’un retour à la ville et de l’impossibilité de vivre après l’horreur. Cette construction fait penser à la dramaturgie d’Arne Lygre qui souvent, après la mort de son personnage principal, fait vivre des personnages secondaires qui tournent tout entier autour de l’absence du personnage principal et de la redistribution des rapports de groupe. Chez Anja Hilling, des couples se font, d’autres se défont, un autre encore se retrouve. Certains personnages sont morts dans l’incendie, et ceux qui sont restés vivants doivent apprendre à continuer. La parole est morcelée, jamais directe, petites phases lancées dans le vide. Le groupe est atomisé, bulles flottant dans un espace impersonnel : micros, néons, salle blanche qui devient d’abord un cimetière, puis la galerie de l’exposition de la photographe : animaux morts, cendres, objets trouvés. L’inanimé qui permet de rester vivant.

Clôture de l’amour de Pascal Rambert

1 novembre 2011 § 2 Commentaires

Un homme et une femme se séparent. Il parle d’abord, elle ensuite. Deux monologues, deux heures. Au milieu, une chorale d’enfants chante Bashung.

Audrey Bonnet et Stanislas Nordey sont la matière vivante d’un texte qui a été écrit pour eux : deux comédiens, « Audrey » et « Stan » se séparent dans une salle de répétition blanche et nue. Le face à face dure deux heures, et même si l’un des deux demeure toujours silencieux, le combat fait rage. Que dire de Clôture de l’amour ? Que les acteurs sont extraordinaires ? Que c’est une catharsis puissance 10 000 ? Qu’on pleure comme jamais ? Que c’est – bouleversant, – incroyable, – poétique, – violent, – admirable (biffer la mention inutile) ? Une accumulation d’adjectifs est-elle appropriée pour qualifier une pièce qui ausculte le langage avec une telle finesse ? Retour à la case départ, dans le fauteuil du spectateur.

Audrey Bonnet © Christophe Raynaud de Lage

Clôture de l’amour de Pascal Rambert est un spectacle qui crée des attentes pour les remplir majestueusement. Par exemple, comment la passation de la parole va-t-elle s’effectuer ? Audrey va-t-elle interrompre Stan ? Non, elle a déjà essayé, c’est impossible. En outre, ce serait bien trop réaliste, alors que tout le propos est de poétiser une scène a priori courante. C’est un chœur d’enfants, venu répéter sa chanson (« Happe » de Bashung), qui permet aux deux acteurs d’échanger leurs rôles : la spectatrice/auditrice devient actrice et vice versa. Audrey passe en fond de scène à jardin (à gauche vu de la salle), Stan en avant scène à cour. Cette interrogation comblée, une nouvelle surgit aussitôt : Audrey va-t-elle lui répondre ou le quitter à son tour dans un rapport de symétrie exact ? Elle lui répond. Point par point. Et le texte se retourne comme une crêpe : comment peux-tu dire ça ? Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Métaphore de merde ! Mais on est où, là ?! Tout d’un coup, le discours auquel on avait (plus ou moins) adhéré est mis à distance avec violence, et l’on se retrouve coupable d’avoir adhéré à ce qui apparaît dorénavant comme des inepties. Le doigt et le regard d’Audrey sont autant de « J’accuse ! » des temps modernes — J’accuse quoi ? Les mots, pardi !

Les mots, les mots vengeurs, les mots qui trahissent, les mots qui entaillent, qui enferment, qui blessent, les mots qui changent votre vie, les mots qui doivent être dits, ceux qui auraient pu être prononcés, ceux qui auraient du l’être… Audrey et Stan sont en route pour une répétition, le décor est la réplique exacte d’une des salles de Gennevilliers, elle porte un sac à main, il marche devant, et soudain, se retourne, l’arrête, pour lui dire : les mots. De ceux qui ne pouvaient pas attendre. Et quels mots ! Pascal Rambert mêle le poétique et le vulgaire, la beauté et la laideur, la noblesse et la petitesse. Comme si toute la parole dont on avait besoin dans un moment généralement silencieux tenait dans ces quelques pages qui durent deux heures. Non, parce qu’en vrai, pendant une rupture, on bafouille, on pleure, on finit pas ses phrases, on s’en va. Là, la réception est vivante : Audrey comme Stan accusent les coups portés par le langage avec le visage et le corps, mais jamais la parole ne faiblit. Comme si celle-ci était la dernière chose à vivre — la dernière chose vivante ! — aussi douloureuse soit-elle. « J’espère que tu as une vie intérieure », conclut Audrey.

Où suis-je ?

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