Salle d’attente – Krystian Lupa

20 janvier 2012 § Poster un commentaire

Librement inspiré de Catégorie 3.1 de Lars Norén, qui dans sa version complète dure une dizaine d’heures, Salle d’attente du polonais Krystian Lupa met en scène des personnages en marge de la société : drogués, chômeurs, SDF, alcooliques, schizophrènes… Dans ce spectacle de 3 heures et quart, de jeunes acteurs français peuplent la scène du Théâtre de la Colline avec beauté et bizarrerie.

© Elisabeth Carecchio

Dans un no man’s land transitoire recouvert de graffitis circulent de nombreux personnages : jeunes héroïnomanes fraîchement débarqués de leurs respectables familles, psychotiques inoffensifs, maquereaux en attente, prostituées en urgence, SDF au désespoir de créer un contact avec l’autre… Tous ont une personnalité individuelle marquée et reconnaissable. Ensemble, ils créent un lien en dehors de toute convention sociale. De ce plateau la normalité a été chassée. Pas question pour les personnages de retrouver une place sociale perdue, mais au contraire d’en inventer une nouvelle, en marge. Souffrances et errances sont au rendez-vous, mais également parfois, extase (solitaire) et drôlerie (collective). Les conversations sont décousues, absurdes ; les uns hèlent et provoquent, les autres dorment dans un coin. On se drogue beaucoup, on fume pas mal, on boit aussi, mais on ne mange pas dans ce spectacle. Pour dire la vie, Krystian Lupa montre les pulsions de mort de jeunes personnages — preuve qu’il ne s’agit pas d’un déchéance due à l’âge, mais d’une errance métaphysique entre l’enfant et l’adulte.

Qui sont ces acteurs ? Sont projetés sur deux écrans des vidéos où on les voit séparément en train d’inventer leurs personnages. Pour cela, ils improvisent des moments qui ne sont pas écrits dans la pièce de Lars Norén mais qui font partie intégrante de leur « monologue intérieur » — lire à ce sujet l’excellent compte rendu des répétitions de Jean-Pierre Thibaudat. C’est à partir de ce monologue intérieur, strictement privé (il n’est jamais lu sur scène ni pendant les répétitions) que se tissent les personnages, mais aussi les liens qui unissent les acteurs à leur personnage. Lupa leur demande en effet d’aller fouiller au fond d’eux-mêmes pour créer leur jeu. La bête noire ? Faire « théâtre ». Hélas, les magnifiques figures de ces jeunes acteurs peinent à incarner des personnes censées être abîmées par la vie. Les scènes de nu dévoilent des corps en pleine santé, débordant de vitalité, en totale contradiction avec ceux de leurs personnages. Là où la vidéo fait le lien entre l’acteur et son personnage et donne à voir le travail de l’incarnation, la scène, malheureusement, défait ce lien.

Si l’on regarde le décor de près, on s’aperçoit que les graffitis (couleurs, formes) sont bien trop beaux eux aussi. L’ensemble de la construction scénique est très esthétique et ne recherche pas le réalisme. Mais, du coup, en tant que spectatrice, je me sens tout à fait protégée dans mon fauteuil. Malgré quelques scènes un peu trash, à aucun moment je ne me suis sentie directement interpellée, à aucun moment je ne me suis sentie en danger, à aucun moment je n’ai eu l’impression d’être dans une situation de non-assistance à personne en danger, comme ça peut être le cas parfois chez Norén. Ainsi, j’ai pu éprouver une forme d’indécence à regarder ces jeunes et beaux acteurs incarner des personnages dont ils sont à l’opposé — ce qui ne serait pas gênant si une si grande proximité entre l’acteur et le personnage n’était revendiquée. Cela dit en dehors de toute considération sur les performances d’acteur, lesquelles sont pour certaines absolument magistrales.

Ex vivo in vitro

28 décembre 2011 § Poster un commentaire

Naître ou ne pas naître, telle est la question.

Ex vivo in vitro © Elisabeth Carecchio

Dans Ex Vivo in vitro au Théâtre de la Colline, Jean-François Peyret et le scientifique Alain Prochiantz s’interrogent sur la reproduction artificielle. Après tout, pourquoi s’intéresser davantage à la revente d’une maison de campagne au XIXè siècle qu’à la science ?!, s’est exclamé Peyret lors d’une conférence. À partir de là, il a construit un spectacle qui se promène entre les différents enjeux du problème et qui soulève une foule de questions sans apporter de réponses. Sur le plateau, les acteurs se baladent au milieu d’une jungle de lianes qui sont autant d’ADN humains, et endossent les vêtements d’un scientifique, du pape, d’une pin up, d’une mère mais surtout d’un père, d’un(e) homosexuel(le), etc. Chaque histoire individuelle liée à ce questionnement est racontée d’une manière distanciée, brève et non incarnée. « Untel est né telle année dans telles conditions et se porte merveilleusement. » « Unetelle a deux pères et deux mères. » Les acteurs racontent mais ne jouent pas, ou alors jouent à raconter.

Il s’agit de raconter, regarder, décortiquer, s’interroger bien sûr, et errer un peu dans la jungle de la Vie avec un grand V. Car la question centrale est celle de notre humanité. À partir de quand est-on vivant ? Un embryon est-il un être humain ? Peut-on remplacer la nature ? Peyret ne s’intéresse pas tant à ce qui est possible d’un point de vue scientifique qu’à ce qui pose problème d’un point de vue éthique. En lieu et place d’un parti pris radical qui semble impossible se dresse une forêt de questions insolubles et contradictoires qui interrogent la naissance de l’humain. Si la volonté de ne pas provoquer de polémique apparaît clairement et entre en cohérence avec la forme théâtrale adoptée, on regrette que cette dernière n’ait pas été tirée vers une outrance ou une folie que l’on ne fait que deviner. La beauté de la scénographie de Nicky Rieti demeure « plastique » et ne raconte d’histoire qu’en filigrane, selon l’imagination de chacun.

Bulbus

10 février 2011 § Poster un commentaire

… ou la tentation d’un hors-monde. Daniel Jeanneteau met en scène au Théâtre de la Colline un conte glacé d’Anja Hilling, Bulbus. Déroutant et envoûtant.

Une jeune femme et un jeune homme, tous deux orphelins, arrivent en même temps par la grâce du conte dans le village de Bulbus, perdu au fin fond d’une montagne anonyme, enseveli par la neige et le silence. La première erre en direction de sa mère, qui l’a abandonnée vingt ans plus tôt dans un magasin Ikea, le deuxième fait un reportage à l’occasion du concours local du plus beau village. Appareil photo en main, il prend régulièrement le micro pour marquer les chapitres du conte. Les vieux habitants vivent une routine retirée du monde faite d’allers-retours entre l’épicerie et la piste de curling, qui se confond avec le plateau. Circulaire, blanc, celui-ci est percé en son milieu par un œil de verre, où s’incarnent l’immobilité, le froid et l’errance. L’endroit ne compte pas d’enfant ; le bus a cessé de passer il y a des années. Les deux orphelins seront bientôt rattrapés par le froid et l’amnésie, et choisiront de rester à Bulbus.

Etrange objet que ce Bulbus. Poétique mais trivial (secrets de l’enfance, rédemption par l’amnésie, étranger qui sème la confusion au village), bavard (les récits du passé racontés par le héros ne sont pas représentés en même temps…) mais silencieux (… et accueillis par une scène noire et vide), ennuyeux mais pas tout à fait, il propose un autre espace/temps. L’ennui vient d’un rythme de parole et de mouvement très régulier, presque monotone, mais qui n’est, contrairement à un Régy ou un Grüber, ni trop lent ni trop rapide. Pourtant, à aucun moment il ne paraît réaliste. C’est le rythme du conte, suffisamment lent pour permettre au spectateur de tout comprendre (la pièce n’est pas inintelligible) et suffisamment rapide pour nous emporter dans ses glissades sur la glace.

Belle et drôle parodie de patinage artistique pour dire l’empêchement de l’amour à Bulbus ; touchant retour d’un passé obsédant avec le bus à pattes, lieu de passage comme de représentation ; magnifique pétrification semi-consciente par le froid chez l’héroïne, posée au centre de l’œil, nue sous son drap rouge. Il n’y a que lui, l’autre héros, qui peut la réchauffer. Les deux moitiés se retrouvent, et demeurent collées et immobiles.

Occupe-toi du bébé

7 février 2011 § Poster un commentaire

Une jeune femme, Donna, accusée d’infanticide, emprisonnée puis relaxée faute de preuves suffisantes, accepte de confier son histoire à un documentariste – metteur en scène : Olivier Werner. La pièce de Dennis Kelly se déroule au fin fond de l’Angleterre, entre une mère qui fait campagne pour les élections locales, un psychologue qui a découvert le syndrome de Leeman-Ketley, qui expliquerait certains infanticides et permettrait d’apaiser la souffrance des mères, et la caméra. Un grand écran reproduit son image durant tout le spectacle, en alternance avec les séquences pré-enregistrées de la campagne de la candidate indépendante Lynn Barrie, au délicieux accent british. Les figures du père et du mari sont absentes : le premier complètement, le second au début seulement : il finit par céder aux demandes d’entrevue du journaliste. Ce dernier pose des questions et un regard neutres et crus. « Aimiez-vous vos enfants ? » « Voudriez-vous revoir votre femme ? » « Pensez-vous qu’elle a tué Jake et Morgan ? » Au fur et à mesure de la pièce, ce regard met en lumière les contradictions infinies des personnages, par le truchement de la caméra.

Occupe-toi du bébé ne parle que de ça : du regard. Celui qu’on pose sur l’autre et sur soi-même, celui qui dit vrai et celui qui ment, celui qu’on voudrait avoir et celui qu’on a, celui qu’on voudrait que les autres aient et celui qu’ils ont. L’écran reflète ces multiplicités de l’œil jusqu’à en dévoiler les motivations et les errances. Lynn défend (« ça va créer des emplois, drainer les villages voisins ») ou attaque (« ça va défigurer le paysage, c’est anti-écologique, ça va détruire les petits commerces ») un projet de construction de complexe industriel à la lisière de son village de la campagne anglaise de 2000 et quelques habitants. Le psychologue, qui a observé le syndrome de Leeman-Ketley chez Donna, provoque quelques soupçons : « avez-vous inventé le syndrome de Leeman-Ketley pour votre carrière ? » Seule Donna paraît rester en marge de cette recherche effrénée de vérité : ses enfants sont morts, voilà sa seule vérité. Les a-t-elle tués ? « Non ». Même question à l’ex-mari : « Oui ». La brochure parle d’une réflexion sur les médias et la manipulation de la parole, j’y verrais aussi simplement le démonstration de nos contradictions. Chaque personnage construit son échafaudage pour se sauver du désespoir : ni bons ni mauvais, les échafaudages se contentent d’être utiles, pour un moment.

Contrairement à ce qu’on aurait pu imaginer, à cause du sujet de la pièce, l’atmosphère n’est pas noire. De temps en temps on rit, souvent on sourit, parfois on pleure. Les jeux d’acteur deviennent leurs propres commentaires tout au long du spectacle, qui prône finalement le détour par la fiction pour atteindre la vérité. Si les scènes sont la plupart du temps figées (interviews), la mise en scène dans son ensemble n’en est pas alourdie, au contraire. Olivier Werner réussit à installer sur le plateau une esthétique de l’épure qui n’est pas ennuyeuse, mais captivante. Bravo.

 

Factory 2 de Krystian Lupa

16 septembre 2010 § Poster un commentaire

Il y a ceux qui connaissent Lupa depuis le berceau, qui remercient Dieu chaque jour de sa venue en France cette année, qui s’étonnent qu’on ne lui ait pas décerné le prix Europe plus tôt, et il y a les autres, ceux qui en ont vaguement entendu parler et qui sont allé voir par curiosité – et snobisme, un peu, aussi.

Factory 2, en deux parties ou deux journées, six heures en tout, au Théâtre de la Colline, Paris XXè.

« Dans les films que Warhol réalise à la Factory, son intention n’est pas de raconter une histoire, mais de provoquer des situations qui engendrent des manifestations, des surgissements de la personnalité, comme des jaillissements« , explique Lupa dans le programme. Son propos n’est pas différent. Andy Warhol avait réuni autour de lui dans la Silver Factory de New York dans les années 60 tout un groupe de gens, acteurs, cinéastes, pour qui la vie et l’art étaient indissociables. Filmés en permanence, ils donnent à voir des scènes intimes, conscientes ou inconscientes de la présence de la caméra. Dans cette deuxième Factory théâtrale coexistent Warhol (Piotr Skiba) et ses acteurs, au moment de la présentation de son film Blow Job. Diffusé au tout début du spectacle sur un grand écran qui ne quitte pas la scène, on y voit en gros plan le visage d’un jeune homme à qui l’on fait une fellation. L’action est hors-cadre. Ce film, qui a fait scandale, emploie un acteur non professionnel qui n’est pas de la Factory. Se réveillent alors jalousies et concurrences.

« Warhol refuse de séparer l’important du non-important, le banal du non-banal, au cours de son observation de la réalité et donc de sa propre narration créatrice. Warhol était l’adepte d’un bredouillage humain, d’un discours informe, d’un discours-poubelle. Et cela m’est très proche. Dans les situations non dramatiques, vides, la personnalité est plus mise à nue, davantage immergée en elle-même, donc plus vraie, car libérée du mensonge stratégique de l’action dramatique. » Sur l’idée d’une observation « anthropozoologique », Lupa fait en sorte que le spectateur se concentre sur le surgissement évident du personnage, et non sur ce qui se passe. « J’aime ce qui est ennuyeux« , disait Warhol. Muet devant une toile blanche, il est pris d’inspiration lorsque l’une des actrices venue lui parler jette son manteau rouge dessus pour l’en distraire ; ça ne fait que l’y plonger au contraire. Il photographie les plis du manteau sur la toile.

Les acteurs de Lupa ont travaillé 14 mois : screen tests, caméra, improvisation. Souvent ils se retrouvent face à eux-mêmes. « My fucking me » est un thème d’improvisation warholien. Le personnage d’Eric (Piotrek Polak) se retrouve seul face à son image lors d’un magistral soliloque où il observe son corps autant que nous l’observons (photo). Le corps est très présent, très incarné pendant toute la pièce, à tel point qu’être installé au fond de la salle nous prive de quelque chose. Il faut les sentir, d’autant plus que le sur-titrage instaure une distance entre scène et salle (le spectacle est en polonais). L’improvisation est omniprésente : si la pièce est à présent écrite, elle a laissé une ouverture, la possibilité pour quelque chose d’advenir. C’est pourquoi, malgré l’absence d’action, on ne s’ennuie pas. On est au contraire happé par l’intérieur de la Factory ; elle est déçue, nue, à sec, drôle, bavarde. Elle aspire l’extérieur. Brigid Polk (Iwona Bielska) appelle Wahrol de son bureau, filmée en live, pour lui raconter ses névroses ménagères : tandis qu’il tente en vain de s’extraire de la conversation, son image envahit l’espace. À l’entracte, on la voit sur de petits écrans dans le hall. Elle parle encore.

Si Lupa n’est pas sur la scène, la figure du créateur est omniprésente. Il aurait fallu en savoir davantage sur lui pour pouvoir parler d’une réflexion rétrospective sur sa carrière, d’un questionnement artistique identitaire, etc. D’autres le font bien mieux que nous. On ne sait pas si on a aimé, on a du mal à comprendre, on patauge parmi les habitués. Pourtant, on a l’impression d’avoir eu affaire à une vraie matière. Sans doute nous faudra-t-il longtemps pour la digérer.

Merlin ou la terre dévastée

17 janvier 2010 § Poster un commentaire

Cela fait déjà quelques semaines que le collectif Les Possédés a déserté la scène du Théâtre national de la Colline, dans le XXème arrondissement de Paris, où il était installé en novembre et décembre. Dirigé par Rodolphe Dana, il proposait une haletante et gigantesque fresque de trois heures et demi aux allures médiévales : modernité ou redite ?

Projet fleuve créé au Schauspielhaus de Düsseldorf par J. Chundela, Merlin ou la terre dévastée a été écrit en 1981 par l’Allemand Tankred Dorst, qui a récemment reçu le Prix européen de littérature. Réécriture amère du mythe de la Table Ronde, la pièce montre la naissance, l’éducation, les exploits et la mort d’un héros à la manière des fables épiques, et à travers lui l’ascension puis la déchéance d’un peuple et d’un idéal. Les personnages sont « humains, trop humains » : le Roi Arthur (David Clavel) doute et redoute de douter, la Reine Guenièvre (Marie-Hélène Roig) ne peut s’empêcher de coucher avec Lancelot (Julien Chavrial), Gauvain (Gilles Ostrowsky) abandonne la quête du Graal pour cent vierges illusoires… L’idéal du chevalier est rattrapé par la réalité. Ainsi Perceval (Christophe Paou), transformé en naïf par la pièce, jure-t-il de tuer tout ce qu’il trouve sur son passage jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Dieu… lequel est absent, évidemment. La touchante quête de la pureté et de la noblesse est sapée par le burlesque quasi meyerholdien de la mise en scène : les idéaux côtoient les idiots. L’ensemble ne manque pas de comique : Merlin (Rodolphe Dana) déguisé en drag-queen pour soumettre Gauvain à l’épreuve, Hélène (Katja Hunsinger), amoureuse déchue de Lancelot, et Guenièvre en pleine rivalité féminine, le Roi Arthur dansant sur un rythme endiablé afin de séduire sa belle, tel un paon déployé…

Endiablé ? C’est le spectacle tout entier qui l’est ! On tient parfaitement trois heures et demi sans fléchir ni bailler, le ryhtme est soutenu du début à la fin, un rythme placé sous le haut patronnage du Diable en personne (Laurent Bellambe)… Ici, Merlin est son fils, un fils qui refuse obstinément de suivre les traces de son père, par amusement mais aussi par espoir, et qui se trouve finalement rattrapé par la désillusion, comme Mordret (Nadir Legrand), fils abandonné par Arthur et qui causera sa perte, l’est par la haine et la tristesse…

Le comique des situations, qui rappelle bien sûr les Monty Python, est servi par la mise en scène « brut » du collectif : pas de décors, pas de costumes, pas de coulisses. Jupes plissées, slips et pulls découpés sont de rigueur. Quand on ne joue pas, on s’asseoit et on regarde. Excalibur sort d’une pierre en mousse, le lit de la Reine est une table à roulettes, le trône du Roi un dépliant pour la plage… Ici, on joue à jouer. Il n’est que de lire la brochure : chaque personnage est construit à partir et avec l’acteur qui l’incarne, et non en fonction d’une idée prédéfinie : « maintenant, je vais jouer à être le Diable, c’est (…) drôle et (…) jouissif », écrit Laurent Bellambe. Le théâtre s’exhibe, et désamorce ainsi l’illusion théâtrale, redoublant la désillusion dramatique.

Le Diable, apprend douloureusement Merlin, est la part sombre et indispensable de chaque être humain. La « terre dévastée » est « notre biographie collective », selon Tankred Dorst (« Comment on écrit Merlin ou la terre dévastée« , entretien avec U. Ehler et J. Lux, paru dans l’édition française de la pièce, chez L’Arche). Né en 1925, l’auteur raconte l’impossible reconstruction d’une Allemagne qui reste néanmoins agrippée à l’espoir et l’utopie. « Les hommes ont continué de vivre. (…) Oui, le théâtre est une affirmation. On y affirme que le monde est une terre dévastée… » Comment ne pas penser à Edward Bond ou Lars Norén, deux écrivains qui disent à leur manière la destruction du monde par ses habitants ? Catastrophe nucléaire chez le premier, incommunicabilité chez le second, Tankred Dorst préfère les épées du Moyen-Age.

Le spectacle rebaptisé par Rodolphe Dana « histoire de notre temps » dans le texte introductif de la brochure est celui de la déception qui flotte dans l’air et que l’on prétend si actuelle (désengagement politique, désenchantement du monde…), mais qui a tout l’air de devenir sur la scène une sorte de mode, un thème dans lequel tous, acteurs et spectateurs, se retrouvent, un consensus incroyablement universel. Où cela mène-t-il ? A la satisfaction d’avoir assisté à un spectacle « de notre temps ». Bien bien bien. Et après ? Après, ma foi… A quoi sert de se complaire dans une idée qui certes procède d’un ressenti mais qui fait tout sauf avancer le shmilblick ? Chaque époque a sa part de désabusement, c’est ce que montre le choix du médiéval et de la réécriture. Toutes les interprétations parlent de l’incroyable modernité du mythe de la Table ronde : les hommes auraient-ils tant changé ? Bien sûr que les mythes et les contes sont modernes ! C’est la preuve que nos sentiments actuels ne sont pas si actuels que ça.

Toutes ces pièces qui traitent de la désillusion moderne, qui transposent d’anciennes histoires en croyant en renouveler la lecture d’une manière profondément contemporaine, me semblent procéder avant tout d’un consensus stérile. On est conforté dans l’idée que notre époque est bien vilaine (ah oui! ma p’tite dame…), et on n’en sort pas plus riche qu’on y est entré. On objectera que Tankred Dorst mentionne dans les entretiens le fait que l’utopie demeure, et qu’elle tient l’homme debout, ajoutant foi au fameux : « l’important, c’est d’y croire », terriblement américain, mais rien dans la mise en scène des Possédés, aussi attrayante soit-elle, ne fait signe dans cette direction. Est-ce dû aux coupes effectuées dans le texte ? Je n’en ai guère l’impression.

Malgré les rires, le suspens, le rythme, Merlin ou la terre dévastée laisse sur un vague malaise : on n’en retient qu’un apitoiement inutile et consensuel, dans lequel l’époque semble se complaire – stratégie efficace pour désamorcer toute action positive et laisser faire…

Où suis-je ?

Entrées taguées Théâtre de la Colline sur Théâtrales.